Départementales 2015 : les catholiques face à la tentation du Front national

Publié le par Etienne Lozay

 Mairie d'un village en Bourgogne. C'est notamment dans le monde rural que le Front national réussit son implantation.

Mairie d'un village en Bourgogne. C'est notamment dans le monde rural que le Front national réussit son implantation. © Francesco Acerbis/Signature

 

Source :Le Pelerin

 

Les progrès du Front national (FN) touchent aussi les catholiques, pourtant peu sensibles à ses thèses, jugées opposées à l’Évangile. Au lendemain du premier tour des élections départementales, Pèlerin a voulu comprendre pourquoi des catholiques rejoignent le FN au nom de leurs valeurs chrétiennes, tandis que d’autres le combattent pour les mêmes raisons.

« Nous avons bien l’intention de gagner les dix-sept cantons du Vaucluse ! » clame Anne-Sophie Rigault, 38 ans, qui a épousé les ambitions du Front national (FN).

Mariée et mère de quatre enfants, cette catholique pratiquante est conseillère municipale FN d’Avignon depuis un an. La voici aujourd’hui candidate aux élections départementales dans le canton d’Avignon 2, territoire où Marion Maréchal-Le Pen a été élue députée et oùle FN est présent au second tour dans tous les cantons.

« Très déçue » par l’UMP locale, où elle avait pris sa carte en 2012, Anne-Sophie Rigault a rejoint le FN, car « ce parti promeut la famille, attaquée de toutes parts », affirme-t-elle en citant les lois sur la fin de vie et le mariage pour tous.

Pour cette mère au foyer, s’engager au Front national n’a rien d’incompatible avec sa foi catholique :

Défendre mes valeurs et mon identité ne n’empêche pas d’être tournée vers l’autre.

Élyane Penou, 20 ans, est elle aussi candidate FN aux départementales, dans le canton de Colombes 2, dans les Hauts-de-Seine. Cette étudiante infirmière est la plus jeune candidate du département. Catholique traditionaliste, proche de la paroisse Saint-Eugène-Sainte-Cécile, à Paris, elle a rejoint le Front national après avoir milité « dans l’organisation interne de la “Manif pour tous” ».

À l’heure où d’autres jeunes militants de la « Manif pour tous » se sont rapprochés de l’UMP, elle a choisi de se tourner vers le FN, un « parti qui présente le plus de solutions dans le domaine de la sécurité ».

Au Front national, Élyane Penou se sent proche de « la lignée catholique », incarnée à ses yeux par Aymeric Chauprade, eurodéputé FN, Nicolas Bay, secrétaire général du FN, ou encore Marion Maréchal-Le Pen.

En revanche, elle n’est « pas d’accord avec tout ce que dit Marine Le Pen », même si elle la rejoint sur certains thèmes comme l’avortement, auquel elle est confrontée en tant qu’élève infirmière :

Marine Le Pen va dans le bon sens, car elle est la seule à vouloir limiter le remboursement de l’IVG à deux avortements par femme. 

Déjà candidate FN dans la ville de Courbevoie lors des élections municipales de mars 2014, Élyane Penou fait partie du nombre croissant de jeunes pour qui le Front national n’est plus tabou. Ainsi, avec 25 000 adhérents, le Front national de la jeunesse (FNJ) se revendique aujourd’hui le « premier mouvement jeune de France ».

Sécurité, famille, défense de la vie… Tels sont les éléments le plus souvent invoqués par les catholiques proches du Front national. Ceux-ci sont-ils plus nombreux ?

En mars 2014, un sondage Ifop, réalisé pour Pèlerin au lendemain des élections municipales, confirmait la résistance de l’électorat catholique vis-à-vis du FN : 3 % des pratiquants réguliers ou occasionnels avaient voté Front national, qui totalisait 7 à 8 % des voix au niveau national.

Néanmoins, après les élections européennes de mai 2014, un sondage Ifop pour La Croix montrait, lui, une nette progression du Front national chez les catholiques pratiquants, même si ces derniers sont toujours moins nombreux à voter FN que l’ensemble des Français : 21 % d’entre eux avaient accordé leur voix au FN, soit un catholique pratiquant sur cinq, contre 25 % de l’ensemble des électeurs.

De nombreux élus chrétiens combattent les thèses du FN

« La dynamique Front national touche tous les milieux sociaux », explique Pascal Perrineau, professeur à Sciences-Po Paris, spécialiste de sociologie électorale et de l’extrême droite (La France au Front, essai sur l’avenir du FN, 240 p. ; 18 €Fayard, 2014). « Elle touche aussi bien les ouvriers de plus en plus éloignés de la religion, que les cadres moyens ou les étudiants. Les catholiques ne sont pas, de loin, les plus concernés. Mais ils n’échappent pas à cette influence, bien qu’ils soient historiquement proches de la droite modérée et du centre. »

En fait, la stratégie de « dédiabolisation » mise en œuvre par Marine Le Pen semble avoir opéré auprès de l’ensemble des Français, catholiques inclus

Le Front national sentait jadis le scandale avec ses élites aux thèses sulfureuses sur Vichy, la Shoah, la décolonisation et l’Algérie. Son discours xénophobe ou raciste prenait à rebrousse-poil les catholiques, qui avaient érigé des barrières face à lui. Elles n’ont pas disparu, mais tendent à s’éroder, chez les catholiques comme les autres

→ souligne Pascal Perrineau.

À droite comme à gauche de l’échiquier politique, de nombreux élus chrétiens combattent les thèses du FN. Dominique Potier, député PS de Meurthe-et-Moselle, en fait partie. Pour lui, le FN est « une fausse espérance », et le vote en sa faveur « une perversion de la tradition catholique » car celle-ci repose sur « l’accueil de l’autre, la fraternité ».

Dans son territoire de Lorraine, le parti frontiste est, selon lui, « puissamment installé, notamment en milieu rural, où les gens ont un sentiment de relégation territoriale et culturelle ».

Un attachement catholique à l’accueil et au respect

« Il y a dans l’électorat du FN des personnes qui ont sciemment des options racistes, ou xénophobes, dans la tradition d’un héritage de l’extrême droite fasciste, poursuit Dominique Potier. Mais la grande majorité sont des gens déboussolés par le monde contemporain, des déçus d’une promesse républicaine qu’ils estiment non tenue ».

Philippe Gosselin, député UMP de la Manche, anticipe une montée importante du FN dans les petites communes de sa circonscription : « On sent non pas une radicalisation de la société, mais des inquiétudes fortes, la peur de se trouver déclassé, en particulier dans les campagnes, observe-t-il. Cela s’exprime à travers le vote FN, qu’il ne faut pas résumer aux seuls thèmes de la sécurité et de l’immigration. Le mal-être est plus général ».

Catholique, attaché à l’accueil de l’autre et au respect de la différence, Philippe Gosselin regrette « une moins grande visibilité du message catholique en France ».

Pour contrer le FN, il s’interdit de jouer les donneurs de leçons : « Les gens ont tendance à se raidir si on jette l’anathème. Distribuer des brevets de bon ou de mauvais républicain, ça ne marche pas. Ce n’est pas tout de critiquer les positions du FN, encore faut-il avoir des propositions concrètes pour le quotidien des Français : l’emploi, la sécurité, etc. »

Pour Dominique Potier,

c’est dans les faiblesses de la transmission des valeurs humanistes que se niche le vote FN, davantage que dans une perversion de la tradition chrétienne.

Selon lui, la meilleure manière de combattre ce parti est « de dénoncer sa filiation idéologique et la fausseté des réponses qu’il apporte ». 

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