Point de vue

Publié le par Etienne Lozay

La porte blindée, terrible symbole de nos besoins de sécurité

Xavier de La Porte (Rue 89)

Airbus, présentation le 23 mai 2002 à Blagnac (Gironde) de la première porte blindée de poste de pilotage (AFP PHOTO / ERIC CABANIS)

L’héritage

On ne saura sans doute jamais très bien tout ce qui s’est passé dans le cockpit de l’Airbus A320 de Germanwings qui s’est écrasé mercredi matin dans les Alpes. On saura encore moins ce qui s’est passé dans la tête du copilote dont tout indique qu’il a volontairement provoqué la chute de l’avion.

Mais cet acte n’engage pas seulement un homme, il nous engage tous, et tout ce que nous avons concédé collectivement depuis le 11 septembre 2001, et que nous nous apprêtons à concéder à nouveau, en France, avec la loi sur le renseignement.

Car ce qu’on sait, c’est que le copilote a actionné le blocage de la porte du cockpit, qu’il s’y est enfermé seul, que le commandant de bord y a frappé et, face à l’absence de réponse, l’a attaquée à la hache, sans succès.

Entre le commandant de bord et le copilote aux intentions obscures, il y a donc une porte, une porte blindée.

L’héritage du 11 Septembre

Partout on s’interroge sur ces portes, dont un pilote de ligne cité par Libération dans son édition du vendredi 27 mars dit :

« Au bout de quinze jours, avec les outils à bord, peut-être qu’on arriverait à l’abîmer un peu. »

Et déjà, certaines compagnies aériennes ont pris des mesures pour contourner le risque que quelqu’un s’enferme seul dans le cockpit en rendant obligatoire la présence d’au moins deux membres du personnel navigant dans la cabine de pilotage.

On sait pourquoi ces portes blindées existent. Elles font partie de tout ce qui a changé après le 11 septembre 2001. Ce jour-là, quatre avions sont détournés par des terroristes qui s’introduisent dans les cockpits et prennent les commandes des appareils. La réponse relève de l’évidence : sécuriser les cabines, qui jusque là n’étaient protégées que par des portes légères et simplement verrouillées.

Les mesures prises sont de deux ordres : un blindage de la porte et des cloisons, et un système de verrouillage qui permet le cas échéant à une personne présente dans le cockpit de rendre impossible à quiconque d’ouvrir la porte.

Ça n’allait pas de soi. En 2001, déjà, le Wall Street Journal se faisait l’écho des questions posées par ces mesures et des conséquences problématiques qu’elles pouvaient avoir :

  • risque que les pilotes se trouvent enfermés et ne puissent évacuer en cas d’accident,
  • ou accidents liées à une rapide perte de pression dans une zone proche de la cabine.

L’hypothèse d’un acte délibéré d’un des pilotes n’est pas envisagée, mais le Wall Street Journal explique que le débat est ancien chez Boeing, et qu’il s’agit d’un vieux « dilemme ».

Après le 11 septembre, le dilemme a donc été tranché. Sous l’impulsion de la US Federal Aviation Authority, les portes blindées ont été installées dans tous les avions. La menace terroriste l’a emporté sur tous les autres risques, et pas seulement les imprévisibles. Moins que d’une question de probabilité, il s’agit d’un problème politique.

La porte blindée est le symbole d’un état dans lequel nous sommes plongés depuis le 11 septembre : l’acceptabilité de toute mesure, pour peu qu’elle ait comme objectif de garantir notre sécurité contre le risque terroriste.

Risques sur les libertés

La porte blindée s’inscrit dans l’interminable, et sans cesse allongée, liste des mesures adoptées depuis 2001 qui, en voulant nous prémunir de certains risques, nous exposent à d’autres.

En ce sens, la porte blindée fait un écho terrible à la loi sur le renseignement qui entre en discussion mercredi 1er avril et dont les risques qu’elle fait potentiellement peser sur les libertés publiques sont clairement identifiés.

Quels sont-ils ces risques, toujours prêts à être sacrifiés au profit de la sécurité ? Les atteintes à la liberté individuelle, à la liberté de circulation des personnes, l’amenuisement du droit à la vie privée, à la communication privée, l’augmentation du contrôle, le soupçon porté systématiquement sur certaines populations...

A cette liste effrayante, le crash de l’Airbus A320 ajoute de nouveaux risques : la folie individuelle. Mais peut-être aussi un risque plus collectif, identifié très justement par un riverain dans un commentaire :

« A force de vouloir blinder les portes sur un extérieur que l’on ressent dangereux, on ne voit plus notre propre malaise, et on empêche les liens essentiels. »

Même s’il est très difficile de comprendre les mobiles du copilote de l’avion de Germanwings, on sait que leur réalisation a été rendue possible par notre folie collective : placer le risque terroriste au-dessus de tous les autres.

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