« Un jeune sur cinq vit sous le seuil de pauvreté »

Publié le par Etienne Lozay

Entretien avec Antoine Dulin, membre du groupe « étudiants et organisations de jeunesse » du Conseil économique, social et environnemental (Cése), qui a rendu un avis le 25 mars sur le difficile accès aux droits des jeunes en France.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Antoine Dulin membre du groupe «étudiants et organisations de jeunesse» du Conseil économique, social et environnemental (CESE)
 
 
Une épicerie ouverte à tous les étudiants de l'agglomération lyonnaise sous condition de ressources.
Une épicerie ouverte à tous les étudiants de l'agglomération lyonnaise sous condition de ressources. ©Stephane AUDRAS/REA

Vous avez rendu un avis sur la sécurisation des parcours des jeunes qui dresse un état des lieux inquiétant de la situation de la jeunesse en France. Est-ce pire dans notre pays qu’ailleurs en Europe ?

La situation des jeunes varie beaucoup selon les pays et les politiques publiques. Le Danemark est souvent cité comme modèle, car il existe une vraie prise en compte de la jeunesse dans le système de protection social. Aussi l’insertion dans la vie active y est-elle plus rapide. Pour autant, on ne peut pas dire que les jeunes français vivent moins bien que les jeunes espagnols, italiens et grecs, surtout en ces temps de crise.

En fait, il existe trois grands modèles : le système de protection social des pays de l’Europe du Nord favorise l’autonomie dès 18 ans ; le système familialiste des pays latins est davantage fondé sur la solidarité familiale ; entre les deux, les pays comme la France se trouvent dans une situation intermédiaire. En effet, notre système se fonde beaucoup sur la solidarité familiale, mais les jeunes bénéficient également de certains droits spécifiques, comme par exemple les allocations logement.

Mais la situation des jeunes en France s’est dégradée au cours des dernières années…

Elle s’est dégradée du fait de la crise et d’une sécurisation lacunaire de leurs parcours de vie par les pouvoirs publics.

La précarité est devenue une norme d’entrée dans la vie active

Ainsi, la précarité est devenue une norme d’entrée dans la vie active. Elle est moins grave pour les jeunes très diplômés qui bénéficient d’un soutien familial que pour les non-diplômés ayant un faible soutien familial, mais elle est générale. Les dégradations des conditions de vie des jeunes ont en outre pour effet qu’un jeune sur cinq vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté.

40 % des personnes qui ont recours au numéro d’urgence du 115 ont moins de 25 ans. Un quart des jeunes de 18 à 25 ans sont au chômage, un taux qui dépasse le tiers dans les territoires d’outre-mer et les zones urbaines sensibles (ZUS). De même, 10 % des jeunes n’ont pas de complémentaire santé. Aussi, 27 % des étudiants renoncent à des soins, souvent pour des raisons financières, ce qui peut être grave dans le cas de maladies chroniques.

Face à cela, vous dénoncez une réponse fondée sur un empilement de dispositifs…

Des dizaines de dispositifs locaux ou nationaux se sont empilés depuis la fin des années 1970 pour répondre à la montée du chômage. Il s’agit de programmes ciblés selon l’âge, le lieu de résidence, le niveau scolaire, etc. A ces dispositifs, se sont récemment ajoutés les « emplois d’avenir », programme d’emplois aidés qui concerne 150 000 jeunes, et la « garantie jeunes », qui, dans le cadre des missions locales, propose un accompagnement d’un an des jeunes en difficulté vers la formation et l’insertion professionnelles.

Nous estimons le nombre de jeunes sans emploi en situation précaire à 1,9 million de personnes

Mais tout cela ne représente pas une politique globale de la jeunesse, qui souffre toujours d’un problème d’accès aux droits. Ainsi, l’accès au RSA jeunes, destiné à ouvrir les droits au revenu minimum aux moins de 25 ans, repose sur des conditions tellement draconiennes que seuls 8 000 jeunes en bénéficient aujourd’hui, alors que nous estimons le nombre de jeunes sans emploi en situation précaire à 1,9 million de personnes. De même, les missions locales, principaux acteurs de l’accompagnement des jeunes vers l’emploi, sont des structures extrêmement fragiles, qui doivent renégocier leurs subventions chaque année.

Ainsi, ce nouvel âge de la vie qui va de 16 à 29 ans, soit des premières sorties du système éducatif au premier CDI (signé en moyenne à 29 ans), n’est pas pris en compte par les politiques publiques et représente un angle mort de l’accès aux droits. 

Cet empilement de dispositifs n’est donc pas synonyme d’accès aux droits...

On le voit notamment avec la couverture maladie universelle (CMU) : il faut être fiscalement indépendant et avoir un logement autonome pour en bénéficier. Quant à la garantie jeunes, son accès est discrétionnaire. Sur 40 000 jeunes qui fréquentent les missions locales en Seine-Saint-Denis, seuls 1 000 bénéficient de ce dispositif. De même, sur 12 000 jeunes qui fréquentent les missions locales de Montpellier, 5 000 bénéficient de la garantie jeunes. Dans les deux cas, ce n’est pas assez et la décision est laissée au directeur de la mission locale en fonction de moyens qu’il renégocie chaque année. Nous préconisons, dans l'avis que nous avons rendu, que cette garantie ne soit plus seulement un dispositif mais devienne un droit. L’objectif prévu par le gouvernement est de 100 000 jeunes en 2017.

Préconisez-vous un accès universel des jeunes aux droits, quelle que soit leur origine familiale ou leur niveau de diplôme ?

J’y suis personnellement favorable. A 18 ans, chaque jeune devrait avoir accéder aux droits communs. La majorité sociale est aujourd’hui à 25 ans en France. Nous restons l'un des derniers pays européens à n'avoir pas un revenu minimum à 18 ans !

Notre avis propose une étude d'impact pour aller dans le sens d'assouplissement du RSA socle. Il souligne aussi l'avancée faite par le gouvernement sur la prime d'activité (issue de la fusion du RSA activité et de la prime pour l'emploi) pour les moins de 25 ans, mais recommande qu'elle soit ouverte à tous les jeunes avec un contrat de travail sans discrimination pour les étudiants et les apprentis. 

Il faut ériger la région en chef de file de la coordination des politiques de jeunesse sur un territoire
Parallèlement, nous préconisons une meilleure coordination des politiques publiques au niveau national et local. Car, aujourd’hui, les droits des jeunes dépendent à la fois du ministère de la Jeunesse pour les loisirs, du ministère de l’Education pour les bourses, du ministère du Travail pour l'emploi, etc. Beaucoup de choses ont été portées au niveau interministériel depuis 2013, mais tous les ministères ne jouent pas le jeu. De même, il existe dans certaines collectivités locales au moins trois ou quatre dispositifs d’aides différents pour passer le permis de conduire ! Il faut simplifier ce mille-feuille administratif, qui représente un coût, et ériger la région en chef de file de la coordination des politiques de jeunesse sur un territoire.

Est-ce que le gouvernement avance sur ces points ?

Deux annonces ont déjà été faites récemment qui vont dans le bon sens : en juin, un troisième comité interministériel devrait avoir lieu avec la participation de 300 jeunes. Le gouvernement a aussi évoqué la prochaine mise en place d'un Conseil d'orientation des politiques de jeunesse, comme nous le demandions, qui réunira l’ensemble des parties prenantes (collectivités locales, membres du Parlement, missions locales, organisations de jeunesse, associations familiales, syndicats et patronats...) pour poursuivre les travaux engagés par le Cése et ses différentes recommandations. A suivre avec attention...

Etes-vous pour un revenu d’autonomie ? Cette proposition n’est pas évoquée dans votre avis...

L’Etat n’est pas mûr pour cela, et les raisons invoquées sont le plus souvent les problèmes de financement.

Il faudrait commencer à penser la politique de la jeunesse comme un investissement social et non comme un coût

Or, il faudrait commencer à penser la politique de la jeunesse comme un investissement social et non comme un coût. Ce 1,9 million de jeunes qui aujourd’hui ne trouve pas d’emploi et ne bénéficie pas non plus de la protection sociale ne sera-t-il pas tenté, plus tard, de remettre en cause le système de solidarité national intergénérationnel ? Pourquoi voudrait-il le maintenir et le financer s’il n’en a pas lui-même bénéficié ?

Lors du premier tour des élections départementales, nous avons été confrontés à un taux d’abstention très élevé, de 48 %, qui a atteint 64 % chez les moins de 25 ans ! Laisser les jeunes galérer, c’est faire le terreau de ce désinvestissement civique qui peut représenter pour notre pays une véritable bombe à retardement.

Naïri Nahapétian

Publié dans Actualités, Jeunes Adultes

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