Au Mexique, le toit réconfortant de l’auberge Jésus le Bon Pasteur

Publié le par Etienne Lozay

Chaque année, des milliers de migrants dont le rêve américain se transforme en cauchemar croisent la route d’Olga Sanchez, qui leur ouvre les portes de sa petite auberge dans le sud du Mexique.

 
À l’auberge Jésus le Bon Pasteur, les migrants sont accueillis, soignés et, surtout, ils ne sont...

NANCY CAOUETTE

À l’auberge Jésus le Bon Pasteur, les migrants sont accueillis, soignés et, surtout, ils ne sont plus seuls dans un pays inconnu.

Marcher. Voler. Imbibés d’espoir, ces mots trônent au-dessus de portraits de migrants mutilés peints sur un mur de l’auberge Jésus le Bon Pasteur du pauvre et du migrant, située à Tapachula, ville du sud du Mexique. Attaqués, violés, pillés ou tombés d’un train, des migrants, principalement originaires de l’Amérique centrale, atterrissent par centaines chaque année dans cette auberge. Elle leur offre un répit, loin des autorités mexicaines qui cherchent à les renvoyer dans leur pays d’origine.

Première ligne d’aide pour les migrants

Il s’agit du seul organisme au Mexique à prendre à charge des malades, des blessés ou des personnes mutilées sans aucune limite de temps.

« Ils viennent au Mexique avec un rêve. Et ensuite, il faudrait qu’ils rentrent chez eux sans leurs jambes. Ils se disent qu’ils vont être la risée de tous et préfèrent généralement rester », résume Olga Sanchez, 56 ans, qui a fondé l’auberge il y a plus de vingt ans dans sa région natale du Chiapas, à la frontière du Guatemala.

> Lire aussi :Avec le P. César, auprès des migrants au Mexique

Les maux qui affligent les migrants venus frapper à sa porte, Olga Sanchez ne les connaît que trop bien.

Née dans un milieu modeste, elle est contrainte dès le jeune âge de travailler pour gagner sa vie en dépit de sa santé fragile. À 10 ans, elle quitte le nid familial pour se soigner et améliorer ses conditions de vie à Mexico. D’aussi loin qu’elle se souvienne, la mort l’a toujours guettée de près durant sa jeunesse. « Je souffrais d’hémorragie et de paralysie intestinales. Je pouvais parfois rester au lit durant trois mois. Je devenais temporairement aveugle et sourde », raconte-t-elle d’une voix douce, assise dans la petite chapelle de l’auberge.

Olga Sanchez, aubergiste au grand cœur, complétement dévouée à sa mission

À l’âge de 31 ans, Olga reçoit un diagnostic de cancer incurable qui change complètement le cours de son existence et l’amène à « négocier avec Dieu ». « Je lui ai demandé de me guérir en lui promettant de le servir en retour et il m’a écoutée », lance cette femme de petite stature, vêtue de blanc, un sourire naissant au coin des lèvres.

Faux pronostic ou non, Olga Sanchez raconte s’être rendue à Tapachula accompagnée de son mari et de ses deux enfants pour s’y faire soigner. Au terme de vingt jours de traitement à base de produits naturels et de prières, la jeune femme est complètement guérie et déterminée à tenir sa promesse envers Dieu. Elle apprend avec la Bible à lire et à écrire et visite les malades dans les hôpitaux de la ville. Elle prend alors conscience du carrefour migratoire que constitue Tapachula, ville située à 40 kilomètres du Guatemala.

> A relire : L’Église mexicaine veut s’attaquer aux causes de l’immigration

« Je ne suis jamais allée à l’école et je n’avais pas compris que je vivais à la frontière d’un autre pays, raconte-t-elle sans inhibition. La majorité des migrants étaient tombés du train. Je me suis rapprochée d’eux, car ils étaient seuls et j’avais connu cette solitude angoissante à Mexico. Je leur disais que je leur achèterais leurs médicaments, de ne pas perdre confiance, qu’ils allaient s’en sortir… »

Observant que les migrants illégaux et blessés étaient laissés à eux-mêmes sans le sou ni famille, Olga Sanchez entreprend d’héberger des patients chez elle, puis dans un logement loué, en dépit des critiques des autorités. Soutenue par les subsides de gouvernements étrangers, récompensée d’un prix mexicain des droits de l’homme, elle réussit à acheter un terrain et des matériaux de construction pour déménager et sauver l’auberge.

« Je suis arrivée avec cinq tonnes de sable, de ciment et de gravier. Avec les migrants, malgré leur jambe ou leur bras manquant, nous avons commencé à monter l’auberge. C’était comme si je leur avais apporté des bonbons ! » s’exclame-t-elle avec l’enthousiasme contagieux d’un enfant.

Face à la terrible réalité de cette immigration

Assis dans un fauteuil roulant, Virgilio Escalon raconte avoir repris pied en arrivant à l’auberge.

Ce Hondurien d’une quarantaine d’années a chuté, il y a cinq ans, du toit de « la Bête », le dangereux train de marchandises qui conduit les migrants à la frontière américaine.

La Croix-Rouge a pris en charge ses soins hospitaliers et financé également une prothèse pour remplacer sa jambe gauche disparue. « J’aimerais pouvoir rester au Mexique et travailler sur les chantiers de construction », explique-t-il. « Je dois voir désormais comment je me sens avec ma nouvelle jambe. »

Après avoir vécu vingt-quatre ans aux États-Unis et subi deux expulsions, Virgilio se résigne maintenant à vivre au Mexique, laissant sa femme et ses frères aux États-Unis. « C’était ma troisième et dernière traversée. Je ne peux pas vivre au Honduras, car il n’y a pas d’organisme qui aideles handicapés. J’ai un visa humanitaire mexicain que je compte renouveler. C’est difficile, mais je dois continuer à avancer », explique-t-il en souriant.

> Lire aussi :Le Mexique veut interdire la « Bestia » aux migrants d’Amérique centrale

Julia Patricia Lopez Gonzalez, 47 ans, vient, elle, d’arriver à l’auberge. Son sourire barbelé de broches et d’un fil dentaire métallique témoigne de la force avec laquelle des voyous les ont frappés, elle, sa fille et son gendre, pour les dépouiller des 850 € qu’ils portaient sur eux. « C’était la première fois que nous tentions la traversée. Les agents de l’immigration, les policiers, les citoyens : tous attendent les migrants inexpérimentés sur les routes et les autoroutes la nuit », raconte la Hondurienne avec difficulté, tout en trouvant la force de se consoler. « Cela aurait pu être pire. Ils n’ont pas trouvé l’argent et ma fille a réussi à se cacher. Je suis certaine qu’ils l’auraient violée. On entend beaucoup d’histoires. Plusieurs femmes se font violer lors de leur première traversée ».

Un homme bienveillant les a reconduits dans un hôpital de Tapachula. « Ma fille et mon gendre ont loué une maison ici et vivent dans la clandestinité. Ils comptent repartir bientôt vers les États-Unis. Moi, je reste ici, c’est trop dangereux », se désole-t-elle en précisant qu’on vient de lui diagnostiquer un cancer du sein. « Je vais me battre pour qu’on me soigne ici, même si je ne suis pas résidente du Mexique. La qualité des soins est médiocre au Honduras. C’est injuste de devoir se battre pour vouloir sauver sa vie », articule-t-elle avec énergie, la bouche serrée.

Une situation sanitaire catastrophique

Après avoir soigné et hébergé plus de 10 000 patients mutilés, violés, battus ou atteints du VIH, cette auberge unique en son genre au Mexique se bat quotidiennement pour sa survie. De l’avis d’Olga Sanchez, le gouvernement investit trop d’argent et d’énergie dans des politiques qui ne dissuaderont jamais les migrants de fuir des vies où dominent la violence et la pauvreté. « On traite parfois les migrants comme de la marchandise. Les politiques ne s’approchent jamais de l’être humain et de ses droits. Ils s’intéressent surtout aux intérêts économiques », déplore celle qui, en 2009, a été nommée Héroïne de la Compassion par le Dalaï-Lama.

> Relire : Partir à tout prix du Honduras

En plus d’avoir adopté il y a huit ans un bébé abandonné atteint d’un lourd handicap, Olga Sanchez compte ouvrir dans les jours à venir une nouvelle aile à son auberge qui offrira gratuitement de petits logements aux demandeurs d’asile. « Le plus gratifiant pour moi, c’est de savoir que certains d’entre eux ont réussi à poursuivre leur vie avec un membre en moins, dit-elle, une étincelle dans ses yeux bruns. Certains se sont mariés, ont trouvé un travail, ont ouvert un commerce. Plusieurs ont cette capacité de continuer, d’autres non… »

----------------------------------------------

Blessés et oubliés

Depuis 2012, le gouvernement mexicain octroie des visas humanitaires aux migrants qui arrivent à prouver qu’ils se sont fait attaquer sur le territoire mexicain. Toutefois, il n’existe pas de statistiques officielles sur le nombre de migrants qui sont blessés ou mutilés dans le pays.

L’État de Veracruz, situé sur la côte du golfe du Mexique, estime qu’environ 200 migrants sont amputés chaque année dans un hôpital de son territoire. La majorité d’entre eux tombent de « la Bête », le train de marchandises trans-américain que de moins en moins de migrants utilisent en raison d’une hausse des contrôles de sécurité depuis l’été dernier. Plusieurs migrants sont attaqués sur les autoroutes et les chemins qu’ils parcourent à pied la nuit.

Pour sa part, l’auberge Jésus le Bon Pasteur a accueilli 807 personnes en 2014.

Nancy Caouette (à Tapachula)

Commenter cet article