Industrie du foot: l’envers du décor

Publié le par Etienne Lozay

Mathilde Dupré Chargée de Plaidoyer au CCFD-Terre Solidaire
 

Véritable industrie, avec un chiffre d’affaires de 400 milliards d’euros à l’échelle mondiale, le foot compte des centaines de millions de fans. De quoi insuffler aux entreprises du secteur le sens de la responsabilité, de l’exemplarité envers ceux qui les font vivre ? Pas vraiment. Dans la compétition économique, le fair-play n’est pas de mise. Deux enquêtes publiées au cours du mois dernier nous invitent à plonger dans les coulisses des stades du foot.

Le réseau d’experts pour la justice fiscale Tax Justice Network dans une étude intitulée  « The offshore game » pointe le fort niveau d’endettement et de dépendance financière des clubs professionnels britanniques vis-à-vis des paradis fiscaux. Un quart d’entre eux bénéficie de financement offshore pour un total de plus de 4 milliards d’euros. Les recettes issues des retransmissions télévisées, des ventes de places ou de produits dérivés alimentent ainsi des sociétés opaques, peu régulées et probablement peu taxées.

Manchester City, vainqueur de la « ligue offshore »

Manchester United est le club qui reçoit le plus d’investissements paradisiaques via des fonds propres (environ 1,4 milliard) en provenance des Caïmans et du Delaware et des prêts issus du Luxembourg. Mais le classement final pondère ce résultat avec le degré d’opacité1 des territoires d’origine des financements. Il donne Manchester City, propriété d’une holding des Emirats arabes unis en vainqueur de la « ligue offshore ». Tottenham Hotspur, quatrième au classement est détenu par une société basée aux Bahamas. Arsenal, douzième est détenu à 30 % par une société basée à Jersey, et Liverpool, quinzième, par deux sociétés basées aux Etats-Unis. D’autres clubs comme les Rangers sont encore plus opaques et il n’est même pas possible de connaître la localisation des entreprises qui les financent.

Sherpa a déposé plainte pour « travail forcé » et « réduction en servitude » à l’encontre de Vinci construction Grands Projet

L’ONG française Sherpa de défense des victimes de crimes économiques, s’est intéressée de son côté, au sort des ouvriers des infrastructures en cours de construction pour la Coupe du monde 2022 au Qatar (stades, transports publics, hôtels…). Le pays a annoncé plus de 200 milliards de dollars d’investissement pour remporter le droit d’organiser la compétition internationale la plus suivie, soit plus que le produit intérieur brut (PIB) du pays en 2013.

Alerte sur les conditions de travail

L’alerte sur les conditions déplorables de travail des migrants indiens, népalais ou pakistanais sur les chantiers avait déjà été donnée par les médias britanniques. Mais l’enquête de Sherpa a débouché sur le dépôt d’une plainte le 23 mars dernier pour « travail forcé » et « réduction en servitude » à l’encontre de Vinci construction Grands Projet et les dirigeants français de sa filiale au Qatar (Qatar Diar Vinci construction).

La décision d’ouvrir une enquête est maintenant entre les mains du procureur de Nanterre

Le géant français du BTP, qui a remporté plusieurs millions d’euros de contrats, emploie plusieurs milliers d’ouvriers sur ses chantiers, directement et via des sous-traitants. Sherpa pointe du doigt les conditions de travail2, de logement3, la faiblesse des rémunérations et des « témoignages [qui] font état de décès et d’accidents liés aux conditions de travail sur les chantiers de QDVC ». Selon les journalistes du Parisien qui sont aussi allés au Qatar, « sur place, les standards sociaux [sont] visiblement très éloignés des pratiques occidentales ».

Pour l’heure, les autorités qataries mettent en avant leurs efforts pour faire évoluer les pratiques et le groupe dément ces accusations. La décision d’ouvrir une enquête est maintenant entre les mains du procureur de Nanterre.

Pour ses pratiquants auxquels il inculque le respect de règles du jeu, le football est souvent mis en avant comme une école de la vie. Les entreprises qui en vivent finiront-elles toutes par se soumettre aux règles fiscales, sociales et environnementales ? Faute de quoi, charge aux arbitres de les exclure du jeu !

  • 1. A partir de l’indice d’opacité financière du Tax Justice Network.
  • 2. « Onze heures par jour, six jours par semaine, sous un soleil harassant et une température de 40 degrés en moyenne » et « sous la contrainte de menaces », selon le communiqué de presse de l’association Sherpa.
  • 3. « Parqués dans des camps, parfois à huit dans des chambres exiguës, souvent sans air conditionné », toujours selon le communiqué de presse de Sherpa.
Mathilde Dupré

Publié dans Plaidoyer

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