Partir à tout prix du Honduras

Publié le par Etienne Lozay

Il y a un an, le 25 août, les corps de 70 clandestins d’Amérique centrale assassinés par la mafia étaient découverts au Mexique. La majorité étaient venus du Honduras, où l’émigration représente souvent pour les jeunes le seul espoir d’une vie meilleure.

 
La famille de Miguel Carcamo, mort il y a un an au Mexique alors qu’il tentait...

Christine Renaudat

La famille de Miguel Carcamo, mort il y a un an au Mexique alors qu’il tentait de rejoindre les États-Unis. Chaque année, 150 000 Honduriens (sur 7,5 millions d’habitants) quittent le pays, attirés par le Nord.

 

Les familles restées sans nouvelles appréhendent à leur tour qu’on ne retrouve que les corps des personnes disparues.  

La maison de planches est posée en bordure d’une clairière où paissent deux chevaux maigres. L’air lourd fait à peine bouger le nœud de tulle noir accroché au-dessus de la porte depuis que, le 26 août de l’an dernier, la famille a reçu la nouvelle. 

Le corps de Miguel Angel Carcamo, hondurien, père des deux enfants qui jouent à l’ombre de la toiture de zinc, avait été retrouvé la veille dans le nord du Mexique, à plusieurs milliers de kilomètres de son village, Cedro. Avec lui gisaient 70 clandestins, tués, selon les autorités mexicaines, par le cartel des Zetas, une organisation criminelle.

Disparus 

Miguel voulait rejoindre les États-Unis pour échapper à la misère, laissant derrière lui des années de tâches mal payées et usantes dans les scieries et les carrières de sable de la région. « Ce qu’il gagnait nous permettait tout juste de nous nourrir. Il voulait que nos enfants aient une autre vie que nous, mais je l’ai supplié de rester », explique sa femme, Marleny. 

Le dernier jour, elle a emmené son cadet emmailloté dans ses bras jusqu’à la gare routière de la capitale, Tegucigalpa, pour amadouer son mari. En vain. Elle l’a vu s’engouffrer dans l’autocar avec pour seuls bagages un vêtement de rechange et de bonnes chaussures pour traverser le désert. Depuis son départ, les enfants ne sont pas retournés à l’école, faute d’argent pour payer les habits.

Miguel n’est jamais revenu, pas plus que son beau-frère, parti le chercher au Mexique lorsqu’il ne téléphonait plus, et 800 autres Honduriens disparus sur la route vers les États-Unis. « Nous ne savons pas exactement combien ils sont : ils sont clandestins, ils n’existent pas. Nous craignons que les chiffres soient bien plus élevés », pense Ian Quiroz, coordinatrice de Redcomifah, réseau de familles de migrants qui envoie tous les ans une petite délégation chercher les absents. 

« La dernière fois, nous en avons retrouvé deux vivants. Parfois, nous ramenons des cendres aux parents », explique-t-elle. Sur les photos qu’elle étale, des dizaines de jeunes gens sourient. Parmi eux, une femme vêtue d’un survêtement rose. « C’est ma fille, dit Priscilla Cartagena. J’ai su qu’elle était déshydratée au moment de passer la frontière avec le Texas, puis plus rien. »

Candidats au rêve américain

« Nous avons trois générations d’émigrés, déplore Ian Quiroz. Les petits-enfants qui grandissent orphelins voudront s’en aller quand ils seront grands. » L’argent envoyé par le million de Honduriens qui vivraient hors du pays représente ainsi aujourd’hui 16 % du PIB. Dans les villages, les meilleures maisons sont celles des migrants qui ont réussi. 

Ici, des briques ont remplacé les murs de tôle ; là, un étage a été ajouté. « La plus jeune de mes cousines a pu aller à l’université », raconte Karen, bénévole à Caritas. Mais, en chemin, beaucoup de candidats au rêve américain sont tombés.

Mary vit près d’un quartier chaud de la capitale, ironiquement baptisé « Estados Unidos », comme la terre promise qu’elle a tenté de rejoindre il y a cinq ans. En janvier 2007, elle a pris le fameux train de marchandises surnommé « la Bête » par les clandestins qui se hissent sur le dos d’acier des wagons pour rejoindre la frontière américaine. 

Dans l’État de Veracruz, elle a fui un patron de bar qui voulait la prostituer pour lui faire payer son passeur, et est repartie, un jour de pluie. « Ça glissait. À un barrage de police, tout le monde a sauté. J’ai trébuché. Je n’ai pas senti quand le train passait sur mes jambes. » Amputée, elle ne peut plus assurer seule les revenus de la maisonnée et c’est sa sœur, illégale en Espagne, qui fait bouillir la marmite. 

Cauchemard

« L’Europe, c’est moins dangereux », souffle-t-elle en manœuvrant son fauteuil roulant dans les ornières des rues défoncées. Ces invalides, devenus une charge pour les familles qu’ils voulaient aider, font parfois la manche aux feux rouges dans leur pays d’origine. « Nous en avons aussi vu repartir avec une jambe en moins », raconte Juan Alvarenga, de la Pastorale des migrants, dans l’aéroport de Tegucigalpa où il attend la prochaine livraison d’expulsés.

Vers 10 heures, l’avion touche la piste. Les 145 passagers, hagards, se bousculent, un sac de plastique étiqueté par les autorités américaines à la main : la seule chose qui leur reste de leur traversée. « Partout on essaie de vous avoir. La police mexicaine, les Zetas, ce sont les mêmes ! », peste l’un d’eux, qui avoue deux voyages à son compteur. 

La mafia, qui fait du chiffre sur le dos des clandestins, en a kidnappé plus de 11 000 ces six derniers mois. Tabassé à coups de planche, Danilo a lâché les numéros de téléphone de ses proches déjà installés aux États-Unis. Ils ont payé la rançon, 3 000 dollars. Il n’aura pas pour autant réussi à rejoindre sa femme et ses enfants. Expulsé à Tegucigalpa, où il ne connaît qu’un oncle, il fait déjà des projets. 

« Il n’y a rien à faire ici, je repartirai et cette fois-ci, j’y arriverai », dit-il, bravache, en regardant les petits cubes qui prennent d’assaut les collines de la capitale. Ce jour-là, près de 300 Honduriens ont franchi le seuil de ces maisons pour ne pas revenir. Douze par heure.

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La Fédération luthérienne mondiale demande à l’ONU d’intervenir

La Fédération luthérienne mondiale (FLM) a écrit au haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme pour qu’il intervienne « sans délai » au Honduras. Dans une lettre envoyée la semaine dernière, le secrétaire général de la FLM, le pasteur Martin Junge, presse l’organisation internationale de « prendre note de la violence alarmante au Honduras, qui pourrait facilement empirer, et même affecter les autres pays de la région ». 

« Actuellement, les assassinats et les autres abus sur les droits de l’homme sont perpétrés dans l’impunité la plus complète. Aucune enquête satisfaisante n’est menée. Il n’y a aucun observateur international sur place », ajoute-t-il.

Il y a un an, le 25 août, les corps de 70 clandestins d’Amérique centrale assassinés par la mafia étaient découverts au Mexique. La majorité étaient venus du Honduras, où l’émigration représente souvent pour les jeunes le seul espoir d’une vie meilleure.

Christine Renaudat

La famille de Miguel Carcamo, mort il y a un an au Mexique alors qu’il tentait de rejoindre les États-Unis. Chaque année, 150 000 Honduriens (sur 7,5 millions d’habitants) quittent le pays, attirés par le Nord.

La maison de planches est posée en bordure d’une clairière où paissent deux chevaux maigres. L’air lourd fait à peine bouger le nœud de tulle noir accroché au-dessus de la porte depuis que, le 26 août de l’an dernier, la famille a reçu la nouvelle.

Le corps de Miguel Angel Carcamo, hondurien, père des deux enfants qui jouent à l’ombre de la toiture de zinc, avait été retrouvé la veille dans le nord du Mexique, à plusieurs milliers de kilomètres de son village, Cedro. Avec lui gisaient 70 clandestins, tués, selon les autorités mexicaines, par le cartel des Zetas, une organisation criminelle.

Disparus

Miguel voulait rejoindre les États-Unis pour échapper à la misère, laissant derrière lui des années de tâches mal payées et usantes dans les scieries et les carrières de sable de la région. « Ce qu’il gagnait nous permettait tout juste de nous nourrir. Il voulait que nos enfants aient une autre vie que nous, mais je l’ai supplié de rester », explique sa femme, Marleny.

Le dernier jour, elle a emmené son cadet emmailloté dans ses bras jusqu’à la gare routière de la capitale, Tegucigalpa, pour amadouer son mari. En vain. Elle l’a vu s’engouffrer dans l’autocar avec pour seuls bagages un vêtement de rechange et de bonnes chaussures pour traverser le désert. Depuis son départ, les enfants ne sont pas retournés à l’école, faute d’argent pour payer les habits.

Miguel n’est jamais revenu, pas plus que son beau-frère, parti le chercher au Mexique lorsqu’il ne téléphonait plus, et 800 autres Honduriens disparus sur la route vers les États-Unis. « Nous ne savons pas exactement combien ils sont : ils sont clandestins, ils n’existent pas. Nous craignons que les chiffres soient bien plus élevés », pense Ian Quiroz, coordinatrice de Redcomifah, réseau de familles de migrants qui envoie tous les ans une petite délégation chercher les absents.

« La dernière fois, nous en avons retrouvé deux vivants. Parfois, nous ramenons des cendres aux parents », explique-t-elle. Sur les photos qu’elle étale, des dizaines de jeunes gens sourient. Parmi eux, une femme vêtue d’un survêtement rose. « C’est ma fille, dit Priscilla Cartagena. J’ai su qu’elle était déshydratée au moment de passer la frontière avec le Texas, puis plus rien. »

Candidats au rêve américain

« Nous avons trois générations d’émigrés, déplore Ian Quiroz. Les petits-enfants qui grandissent orphelins voudront s’en aller quand ils seront grands. » L’argent envoyé par le million de Honduriens qui vivraient hors du pays représente ainsi aujourd’hui 16 % du PIB. Dans les villages, les meilleures maisons sont celles des migrants qui ont réussi.

Ici, des briques ont remplacé les murs de tôle ; là, un étage a été ajouté. « La plus jeune de mes cousines a pu aller à l’université », raconte Karen, bénévole à Caritas. Mais, en chemin, beaucoup de candidats au rêve américain sont tombés.

Mary vit près d’un quartier chaud de la capitale, ironiquement baptisé « Estados Unidos », comme la terre promise qu’elle a tenté de rejoindre il y a cinq ans. En janvier 2007, elle a pris le fameux train de marchandises surnommé « la Bête » par les clandestins qui se hissent sur le dos d’acier des wagons pour rejoindre la frontière américaine.

Dans l’État de Veracruz, elle a fui un patron de bar qui voulait la prostituer pour lui faire payer son passeur, et est repartie, un jour de pluie. « Ça glissait. À un barrage de police, tout le monde a sauté. J’ai trébuché. Je n’ai pas senti quand le train passait sur mes jambes. » Amputée, elle ne peut plus assurer seule les revenus de la maisonnée et c’est sa sœur, illégale en Espagne, qui fait bouillir la marmite.

Cauchemard

« L’Europe, c’est moins dangereux », souffle-t-elle en manœuvrant son fauteuil roulant dans les ornières des rues défoncées. Ces invalides, devenus une charge pour les familles qu’ils voulaient aider, font parfois la manche aux feux rouges dans leur pays d’origine. « Nous en avons aussi vu repartir avec une jambe en moins », raconte Juan Alvarenga, de la Pastorale des migrants, dans l’aéroport de Tegucigalpa où il attend la prochaine livraison d’expulsés.

Vers 10 heures, l’avion touche la piste. Les 145 passagers, hagards, se bousculent, un sac de plastique étiqueté par les autorités américaines à la main : la seule chose qui leur reste de leur traversée. « Partout on essaie de vous avoir. La police mexicaine, les Zetas, ce sont les mêmes ! », peste l’un d’eux, qui avoue deux voyages à son compteur.

La mafia, qui fait du chiffre sur le dos des clandestins, en a kidnappé plus de 11 000 ces six derniers mois. Tabassé à coups de planche, Danilo a lâché les numéros de téléphone de ses proches déjà installés aux États-Unis. Ils ont payé la rançon, 3 000 dollars. Il n’aura pas pour autant réussi à rejoindre sa femme et ses enfants. Expulsé à Tegucigalpa, où il ne connaît qu’un oncle, il fait déjà des projets.

« Il n’y a rien à faire ici, je repartirai et cette fois-ci, j’y arriverai », dit-il, bravache, en regardant les petits cubes qui prennent d’assaut les collines de la capitale. Ce jour-là, près de 300 Honduriens ont franchi le seuil de ces maisons pour ne pas revenir. Douze par heure.

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La Fédération luthérienne mondiale demande à l’ONU d’intervenir

La Fédération luthérienne mondiale (FLM) a écrit au haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme pour qu’il intervienne « sans délai » au Honduras. Dans une lettre envoyée la semaine dernière, le secrétaire général de la FLM, le pasteur Martin Junge, presse l’organisation internationale de « prendre note de la violence alarmante au Honduras, qui pourrait facilement empirer, et même affecter les autres pays de la région ».

« Actuellement, les assassinats et les autres abus sur les droits de l’homme sont perpétrés dans l’impunité la plus complète. Aucune enquête satisfaisante n’est menée. Il n’y a aucun observateur international sur place », ajoute-t-il.

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