«Sur le bateau, il y a eu 24 morts en quinze jours»

Publié le par Etienne Lozay

Source : Liberation

Les jeunes Rohingyas Mohammad Robil Ahmad (en haut) et Mohammad Basin (en bas) dans leur refuge précaire de Langkawi.

Les jeunes Rohingyas Mohammad Robil Ahmad (en haut) et Mohammad Basin (en bas) dans leur refuge précaire de Langkawi. (Photos Guillaume Payen)

REPORTAGE

A Langkawi, en Malaisie, de jeunes Rohingyas qui ont fui la Birmanie racontent leur calvaire.

Une petite ampoule dans la nuit d’encre. Elle pendouille du plafond à un mètre du sol et diffuse dans la pièce nue une lumière blafarde. Ils sont agglutinés autour, assis au sol, comme s’il s’agissait d’un feu de bivouac dans ce far-west du Sud-Est asiatique où la traite des humains fait florès. Ils sont neuf, âgés de 15 à 26 ans. Tous du même village, Minbya, dans l’ouest arakanais en Birmanie. Tous de la minorité Rohingya et tous passés par l’enfer des filières illégales d’immigration entre la Birmanie et la Malaisie. Presque tous des gamins cassés aux regards tourmentés. Si l’on devait mettre des prénoms sur les visages de l’esclavage moderne, on choisirait probablement ceux de Sabri, Hussein, Mohamad et Jamel, qui acceptent de parler ce soir-là à Langkawi, île touristique de Malaisie. Baladés de camps en chantiers, frappés et exploités, ils ont fini par trouver du travail pour une société de construction malaisienne qui les emploie en toute illégalité. La Malaisie a besoin de cette main-d’œuvre corvéable et bon marché pour alimenter son insolente croissance. Compagnons d’infortune, ces amis, voisins, frères bâtissent des maisons, des boutiques sur l’île, pour 50 à 60 ringitt malaisiens par jour (12 à 14 euros). Le reste du temps, de peur de se faire attraper, ils vivent terrés entre quatre murs que leur loue leur patron. Ils l’appellent Anwar, sans en savoir plus.

Balafre. Là, au deuxième étage d’un immeuble commercial désaffecté de Kuah, sur la route qui file vers l’aéroport, ils occupent une longue pièce rectangulaire aux fenêtres obscurcies et fermées. C’est une étuve, un entrepôt poussiéreux aux allures de remise. Pas de lits, pas de table, juste deux fauteuils crevés. Ils dorment en chien de fusil sur un bout de moquette élimé et des draps étendus sur le béton brut. A même le sol, à côté d’un réchaud, ils mangent en meute dans les vapeurs de poisson cuit et du cuiseur à riz. Une petite cloison les sépare de deux points d’eau sans lumière, pour les toilettes et la douche. Sur les murs court une corde entre deux clous. Serviettes, tee-shirts, longyi - le pantalon traditionnel birman - sèchent dans la moiteur de la nuit. Dans les coins, la petite troupe a entassé des ballots de plastiques. Le strict nécessaire d’un quotidien de misère.

Ils vivent là depuis plusieurs semaines. Le dernier de la bande est arrivé il y a un mois. Pantalon rouge et polo blanc, Hussein Ahmad a 16 ans et un duvet naissant. Des prunelles sombres d’inquiétude et une balafre sur la pommette droite. C’est la cicatrice laissée par les coups de poing des trafiquants thaïlandais. La peau de sa main gauche est râpée, boursouflée. C’est la trace de leur matraque. «J’étais en retard pour payer la somme que les Thaïlandais me demandaient pour le passage, alors le leader m’a battu.» Hussein devait verser l’équivalent de 7 000 ringgit (1 750 euros) à ses geôliers pour filer en Malaisie. Une fortune pour ce Rohingya de l’Etat Rakhine, issu d’une famille pauvre de 10 enfants.

Traite. Quelques semaines plus tôt, des passeurs thaïlandais avaient débarqué à Minbya, village «à quatre heures de marche de Sittwe» (la capitale de l’Etat Rakhine), raconte Hussein. Ils promettaient bon salaire et vie meilleure en Malaisie. Du haut de ses 16 ans, Hussein a répondu présent par la force des choses. «Notre village a été brûlé il y a plusieurs mois [en 2012, lors d’émeutes avec les bouddhistes, ndlr]. Il n’y a pas de travail. On est obligés de s’enfuir.» Il a été jeté sur un bateau, avant d’être débarqué «dans un village au milieu de la jungle en Thaïlande», dans l’un de ces camps que les trafiquants ont bâti pour se livrer à la traite des réfugiés birmans et bangladais. Il raconte que tous les migrants étaient battus s’ils ne payaient pas vite, s’ils parlaient trop, s’ils se plaignaient. En fait, ce sont souvent les familles restées au village qui sont extorquées par des hommes de main. Une fois la rançon versée, ces milliers d’anonymes sont envoyés tels des ballots de l’autre côté de la frontière, en Malaisie.

Ces neuf jeunes ont tous eu affaire à une filière thaïlandaise qui a dû vite comprendre le bénéfice qu’elle pouvait tirer de ces hommes craintifs et menacés dans leur pays. Voilà Hussein, ouvrier robuste de 23 ans aux cheveux drus et aux biceps musculeux dans son tee-shirt bleu. Ce soir, il est l’un des rares à sourire un peu. Le besoin de se raconter l’emporte sur la peur de parler. Avec ses mots approximatifs et un peu de naïveté, il veut dire qu’il n’est rien ici. Il a pourtant choisi de venir en Malaisie dès qu’il a quitté son village. «Ici, les gens sont gentils avec nous. C’est un pays musulman, on se sent en confiance,pas comme en Thaïlande où les bouddhistes nous ont battus.» Lui a quitté Minbya il y a quatre ans, moyennant 6 000 ringgit (1 500 euros). Il a été parqué sur un bateau avec «365 autres personnes. Les Thaïlandais avaient rassemblé des gens de plusieurs villages. Il n’y avait pas assez de place, de nourriture, d’eau. Certains étaient malades, il y a eu 24 morts en quinze jours de traversée.» Il s’assombrit : «J’ai perdu un ami. On jetait les corps dans la mer.» Son rafiot a croisé des cargos, des navires militaires, aucun ne leur a prêté attention, assure-t-il. Puis il est passé par une geôle en Thaïlande, affamé et battu pendant un mois et demi, avant de rejoindre le «paradis» malaisien. Il y a retrouvé son frère aîné, employé dans l’hôtellerie de Langkawi qui fait vivre cet archipel idyllique de la mer d’Andaman. Aujourd’hui, Hussein veut des papiers. Dans ce groupe, seul deux sur neuf ont la précieuse carte de réfugié de l’ONU qui, à défaut de leur donner tous les droits, leur confère un statut et un début de protection.

Mohamad Jamel est le premier à l’avoir obtenu. Fine barbe éparse sous un calot brodé, cet homme calme a des allures de sage en dépit de ses 26 ans. Quand il parle, les autres se taisent, acquiescent souvent. Dans les courants d’air tiède du ventilateur, ils font corps autour de lui. Ce soir, Mohamad Jamel a l’air las. Il raconte son épopée sur les chemins de l’exode il y a dix ans. Il est arrivé à pied en Malaisie. Pendant six mois, il a marché, flanqué de «gardes thaïlandais» qui lui ont extorqué 8 000 ringgit (2 000 euros) sans lui épargner les coups. Une fois en Malaisie, il a enchaîné petits boulots et longs chantiers. Il dit que «les Thaïlandais vendent des gens».

Il y a six ans, il a demandé sa carte de réfugiés au bureau du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) à Kuala Lumpur. Sans réponse, il a contacté un «agent» qui, pour 3 000 ringgit (750 euros), lui a obtenu le pass de l’ONU. Il n’est pas le premier Rohingya à raconter ce trafic. La Malaisie fait face à un afflux massif de réfugiés : plus de 150 000 ont demandé asile, dont 140 000 en provenance de Birmanie. Ces dernières années, la pression migratoire s’est accentuée sur Kuala Lumpur à cause du nettoyage ethnique en cours contre les Rohingyas dans l’ouest birman.

Sésame. Mohammad Robil Ahmad a fui les troubles en 2013. Il avait treize ans. Visage pointu, peau mate et pommettes hautes, c’est un gamin de peu de mots qui a grandi trop vite. Lui aussi, il a marché plusieurs semaines avant de finir son périple en voiture. Lui aussi, il s’est fait tabasser pour que ses proches déboursent 7 200 ringgits (1 800 euros). Puis il s’est fait prendre par la police malaisienne dans un squatt. Placé en centre de détention pendant un an, il a été libéré par le HCR, qui lui a octroyé le sésame de l’Onu. Il a rejoint son frère Sabri, de cinq ans son aîné, sans papiers. Ils sont côte à côte ce soir, le visage grave. «Il faut qu’on se fasse arrêter par la police pour avoir la carte de réfugié ?», demande Hussein. Bien sûr, il ne le souhaite pas. S’il est enfermé, c’est autant d’argent qu’il ne pourra plus envoyer à sa famille, (125 euros mensuels). La petite troupe ne sait pas quoi faire, à part continuer à travailler. Il est bientôt minuit. Dans huit heures, le chantier d’une maison reprend. En partant, on jette un coup d’œil à la fenêtre. Pas de lumière, pas de trace de vie humaine. Les neuf jeunes de Minbya sont redevenus invisibles.

Publié dans migrations

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