Comme à la maison : Des terres d’accueil au bout du palier

Publié le par Etienne Lozay

CCFD Terre Solidaire : Une belle initiative de l'association Singa France pour offrir un hébergement aux réfugiés tout en leur permettant de tisser des liens humains
 

 

Réfugié politique et défenseur des droits de l’Homme, Martin était sur le point de se retrouver à la rue lorsque Marie lui a proposé un toit. Reportage.

Elle a 25 ans, lui la quarantaine. Marie et Martin* ne se connaissaient pas il y a encore quelques semaines. Pourtant, aujourd’hui, c’est dans le sud parisien qu’ils partagent en toute amitié un petit appartement. Une cohabitation qui semble n’avoir rien de plus banal. Sauf que le contexte de leur rencontre l’est un peu plus.

Martin est réfugié politique, originaire du Moyen-Orient. Avec Marie, ils sont les premiers à tester Comme à la maison (Calm): une plateforme lancée par l’association Singa pour mettre en relation des réfugiés en galère de logement et des personnes prêtes à les accueillir. En service civique chez Singa, lorsque Marie entend parler de Martin elle n’hésite pas une seconde à se proposer. "Je ne me suis pas trop posée de questions. Je sais que l’association ne lâche pas des personnes comme ça dans la nature, raconte-t-elle. J’ai toujours été ouverte aux rencontres multiculturelles. Et puis finalement, à Paris, mon cercle d’amis est très franco-français, limite blanc…" Elle a la chance de disposer d’un appartement familial dont elle ne paye pas le loyer. Son ancienne colocataire n’est plus là, une chambre est libre.

Une aubaine pour celui qui était sur le point de se retrouver à la rue. Arrivé en France il y a quelques mois, Martin a vécu dans une auberge de jeunesse pendant un temps. "Ce n’était pas facile, car j’avais besoin d’écrire et de travailler sur mon ordinateur pour résoudre ma situation".

Défenseur des droits de l’Homme

Résoudre sa situation. Martin l’évoquera souvent. On comprendra par la suite qu’il est, entre autres, empêtré dans des problèmes administratifs pour obtenir des postes dans deux universités françaises dans lesquelles il a postulé. "J’ai reçu deux refus arbitraires de la part de ces universités. L’une souhaite que je fournisse un certificat justifiant que j’ai déjà travaillé dans mon pays d'origine. Or, les Conventions de Genève interdisent que l’on puisse réclamer des papiers du pays d’origine d’un réfugié politique. L’autre m’a demandé un matin de réaliser des traductions de documents en une seule journée. Ce n’est pas honnête, mais parfois les discriminations se font sans réelle intention", regrette-t-il.

C’est pourtant pour le travail qu’il est venu en France. Avant cela, il a occupé des postes de chercheur dans d’autres pays et a "beaucoup voyagé", explique-t-il, volontairement énigmatique sur les destinations. Tout ce que nous saurons, c’est qu’il a dû quitter son pays au début des années 2000 pour l'Europe, où il a obtenu son statut de réfugié quelques années plus tard.

Le reste, il ne l’évoquera pas. Trop personnel. Marie explique d’ailleurs que les travailleurs sociaux auprès des réfugiés n’ont pas pour habitude de leur demander de raconter leur histoire. Une indélicatesse inutile commise par beaucoup de personnes. Et qui a pour fâcheux effet de leur rappeler les entretiens que les administrations leur font passer lorsqu’ils entrent sur les territoires pour demander l’asile.

Martin explique quand même, dans un français quasi-impeccable, qu’il détient un doctorat spécialisé en droits de l’Homme. "J’écris beaucoup d’analyses et de critiques politiques sur mon pays d’origine, mais aussi sur l’Union européenne", dévoile-t-il. Il parle plusieurs langues et a même été expert des droits de l’Homme auprès des Nations Unies. Assis sur le bord du canapé-lit déplié qui occupe sa chambre, les genoux serrés, bras tendus dessus, la voix douce et le sourire timide, difficile de l’imaginer en pourfendeur des droits de l’Homme et des minorités s’attirant les foudres des États. Réfléchi, il reste cependant optimiste quelle que soit la situation. Sa philosophie se résume ainsi dans une phrase qu’il aime répéter en anglais: "'On sème et on récolte'. Cela veut dire qu’il ne faut jamais abandonner".

Comme des colocs

L’appartement n’est pas très grand, mais suffisant: une quarantaine de mètres carrés, le couloir de l’entrée principale dessert les différentes pièces. Leurs deux chambres sont l’une en face de l’autre. C’est le salon qui fait office de chambre aménagée pour Martin. Un canapé-lit déplié trône au milieu de la pièce, un bureau occupe un pan du mur et quelques valises sont rangées dans un coin.

Martin et Marie décrivent un quotidien comparable à celui d’une colocation. Chacun vit sa vie en toute indépendance. "Je n’ai pas changé mes habitudes, explique Marie. Je ne suis pas toujours là. Mais, parfois je m’inquiète quand même de le voir rester autant de temps cloîtrer dans sa chambre". Martin répondra qu’il passe des heures à travailler sur son ordinateur…pour régler sa situation. Même s’il aime "les aperitivos entre amis", comme il dit, il ne perd pas son objectif de vue: "Je suis très sociable, mais il y a des priorités". Derrière son côté sérieux, Martin est malgré tout jovial: il a la blague facile et met un entrain particulier lorsqu’il fait des devinettes.

Enrichissement mutuel

Marie apprécie également sa présence bienveillante dans l’appartement: "C’est quelqu’un de très attentif, ça fait plaisir d’avoir une personne comme lui à la maison". La politesse dans leurs échanges en est parfois gênante, mais traduit une volonté de bienveillance l’un envers l’autre. Cela ne les empêche pas, lorsqu’ils se croisent sur le pas de leur chambre, d’entamer de longues discussions. D’autant que Marie a fait des études en relations internationales: les profils se correspondent.

Finalement, de cette expérience, chacun en ressortira enrichi. L’idée de l’association Singa, en créant ces rencontres, c’est aussi de permettre aux réfugiés d’élargir leur réseau social ou professionnel en vivant chez l’habitant. Mais preuve en est que cela peut fonctionner dans l’autre sens. Marie réfléchit aussi à s’inscrire en doctorat et les connaissances de Martin dans le milieu pourront d’ailleurs lui être utiles. Pas de doutes, cette cohabitation scelle le début d’une longue amitié.

*Pour des raisons de confidentialité, le prénom a été changé

Publié dans migrations

Commenter cet article