L’appel de Calais : des images de la Jungle pour interpeller les consciences

Publié le par Etienne Lozay

Télérama :Caroline Besse

Des personnalités du monde de la culture, et en particulier du cinéma, se sont réunies ce mercredi 21 octobre 2015 à Paris pour montrer des images de la Jungle de Calais tournées par Catherine Corsini ou Nicolas Philibert. Dans le cadre de L'appel de Calais, ils en appellent aux pouvoirs politiques

 

Sur ces images, le ciel est gris et bas. La boue semble compacte, les flaques d'eau profondes. En arrière-plan pourtant, on voit des tentes. Puis des hommes, parfois en bermuda, parfois en tongs, qui font la queue pour un café et un œuf dur, qui se lavent comme ils peuvent avec une bouteille d'eau, mais aussi des enfants qui s'amusent avec des bulles de savon. Ou cette petite fille qui miaule après avoir été maquillée en tigre. Ou Mohammed, qui raconte son périple depuis la Syrie, via le Liban, la Turquie, la Serbie, la Hongrie, l'Arménie, et enfin la France.

Nous sommes à Calais, dans la « Jungle » où s'agglutinent désormais près de six mille migrants dans des conditions sanitaires inhumaines. Ces images brutes ont été filmées lundi 19 octobre 2015 par des cinéastes et documentaristes français : Catherine Corsini, Ariane Doublet, Valéry Guillard, Nicolas Philibert, Christophe Ruggia et « à l'arrache, avec nos téléphones », comme l'explique ce dernier après l'émouvante projection donnée ce matin devant une poignée de journalistes au Louxor, cinéma du Nord parisien.

Des images à voir dans la vidéo ci-dessous :

Ils sont près d'une trentaine de cinéastes, acteurs, écrivains et philosophes, mais aussi médecins, présents pour expliquer leur engagement, pour L'appel de Calais, qui fait la une du quotidien Libération aujourd'hui, sous la bannière « Appel des 800 ». Huit cents, comme le nombre de personnes qui avaient signé lundi soir la pétition lancée par un réseau issu du monde de la culture. Chiffre qui s'élève, deux jours après, à près de dix mille, à l'heure où nous écrivons ces lignes…

Nicolas Philibert raconte le tournage de ces images dans la jungle de Calais. « Au début, on était embarrassés… On se demandait s'ils allaient se laisser filmer… Ce n'est pas un zoo ! Finalement, on a reçu un accueil extrêmement chaleureux. C'est quand même fou… Au final, ce sont eux qui nous ont ouvert les bras. Alors que la plupart d'entre eux dorment sur des matelas détrempés par la boue… » Christophe Ruggia renchérit : « les gens nous disaient “Welcome”. Et on voyait tous ces aidants, venus installer un “magasin gratuit de chaussures”, ou ces Canadiens, qui en deux jours ont construit une cabane de bois pouvant abriter vingt-quatre personnes. Dans ces conditions, c'est l'absence criante, hurlante, des pouvoirs publics et de l'Etat qui est frappante », s'insurge-t-il. Arnaud Desplechin, lui aussi présent au Louxor ce matin, ajoute : « cette démission des pouvoirs publics est intolérable. On en appelle à eux, et plus à la charité, car il est justement grand temps que la politique remplace la charité. »

Comme Arnaud Desplechin, le cinéaste Laurent Cantet, l'actrice Rachida Brakni, le philosophe Raphaël Glucksmann, les réalisateurs Thomas Lilti et Pascale Ferran, ou la présidente de Médecins du monde, Françoise Sivignon, ils sont près d'une trentaine à prendre la parole pour raconter ce qu'ils ont vu à Calais, ou pourquoi ils ont voulu s'engager dans ce mouvement  qui n'est pas sans en rappeler d'autres. A l'instar de celui des sans-papiers, pour lequel Catherine Corsini s'était déjà engagée à la fin des années 90. « On est des cinéastes, on ne pouvait pas se contenter d'un texte. On s'est dit qu'il fallait absolument qu'on rapporte des images… », dit-elle de L'appel de Calais.

Pour l'acteur Reda Kateb, il s'agit avant tout de ne pas « rester spectateur de la situation. Je n'ai pas le sentiment d'avoir d'autorité particulière en tant qu'artiste, car ce sujet concerne tous les citoyens. Ce qui me révolte, c'est cette notion de mise en concurrence d'une misère par rapport à une autre. On a le sentiment qu'il y a la volonté d'établir une hiérarchie dans la souffrance… » Pour l'écrivain Edouard Louis, ce qui est le plus révoltant encore, c'est « qu'aujourd'hui, la France soit un pays que l'on veut fuir. On nous dit que ces gens veulent aller en Angleterre pour y retrouver leurs familles, ou parce qu'ils maîtrisent la langue. Mais ces raisons devraient être secondaires. La France devrait pouvoir proposer une réelle hospitalité, et pas ces terribles conditions dans lesquelles se trouvent les migrants aujourd'hui. »

Au milieu de la gravité et de la solennité ambiantes, le réalisateur Bruno Podalydès a fait rire l'assemblée en expliquant avoir eu un déclic lors d'un match de foot, lorsque des supporters allemands ont brandi cet été une bannière où il était inscrit : « Refugees Welcome ». « J'espère que ce mouvement sera notre bannière française à nous, et que les politiques seront aussi portés par ce mouvement. Qu'il soit un socle qui donne du pouvoir aux pouvoirs publics, justement. » Michel Hazanavicius renchérit : « Et qu'il donne à la majorité qui se tait l'occasion de s'exprimer. Comme si au cours d'un dîner, tout un tas de gens silencieux se rendaient complices de celui qui hurle, alors qu'ils ne sont pas d'accord. »

Car pour le réalisateur, il est « fondamental de réfléchir en d'autres termes que ceux qui nous sont actuellement imposés : un discours populiste, extrémiste, spectaculaire et télégénique. Qui ne fonctionne que sur la peur et ce qui en découle. Et je trouve intéressant que les gens se réunissent autour d'un texte qui porte d'autres valeurs. » Michel Hazanavicius était d'ailleurs mardi à Bruxelles afin de rencontrer et interpeller des hauts responsables de l'Union européenne, avec des personnalités du cinéma, dans le cadre d'une autre opération pour les migrants (« For a 1.000 lives : Be Human »).

Laurent Cantet, un des initiateurs de L'appel de Calais, faisait lui aussi partie de cette délégation. Il assurait au Louxor qu'il est « très facile d'élargir le mouvement. Nous aimerions grâce à ces images créer une sorte de petite agence avec des témoignages, des films, une sorte de comité de vigilance et de veille. » Pour empêcher que cet appel, qui est en train de devenir un cri, ne soit étouffé par le poids de l'inertie et de l'indifférence.

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