Les enjeux de l’agriculture mondiale

Publié le par Etienne Lozay

 

Les effets du réchauffement climatique se font déjà sentir en Afrique. Deux Ougandaises traînent des sacs du Programme alimentai

Vers 2050, nous serons entre 8,5 et 11 milliards d’humains, la Terre pourra-t-elle tous nous nourrir ? Entretien avec Marion Guillou, spécialiste de la sécurité alimentaire mondiale. Extrait du dossier la Terre qui nous nourrit.

 

TC : On dit qu’aujourd’hui, la terre est capable de nourrir tous les humains et que les crises alimentaires ne sont pas ou plus d’ordre quantitatif. Est-ce vrai?

Marion Guillou : Dans l’absolu, oui. Mais, d’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 800 millions de personnes souffrent de la faim. Ce n’est pas lié à des questions de quantité mais à des situations de guerre et de grande insécurité d’approvisionnement, ou à des questions de pauvreté. Armatya Sen (Prix Nobel d’économie 1998) souligne qu’actuellement, les situations de famine ne tiennent pas au fait qu’il n’y a pas assez à manger mais que certains n’ont pas assez à manger. Donc, si la terre produit de quoi nourrir tous les hommes, tous les hommes ne mangent pas à leur faim.

Vers 1960, la FAO craignait que l’augmentation de la population mondiale ne conduise à de grandes famines. Ce risque existe-t-il encore ? Ce qui s’est passé à l’échelle de l’histoire planétaire, au cours des dernières décennies, est sans précédent. La population mondiale a doublé entre 1960 et 2000, de 3 à 6 milliards. Simultanément, on a connu ce qu’on nomme la révolution verte, et la production mondiale a été multipliée par 2,4. Mais les inégalités entre régions se sont accentuées. Désormais, on peut nourrir tout le monde de façon suffisante, ce qui n’était pas le cas en 1960. On estime que les besoins moyens sont de 2200 kilocalories par personne et par jour et on produit l’équivalent de 2800 kcal par personne.Aujourd’hui, nous sommes 7 milliards et il y a globalement de quoi nourrir la planète. Les émeutes de la faim de 2008 concernaient des personnes pauvres qui n’avaient pas de quoi acheter du pain à leurs enfants en raison d’une hausse brutale des prix.

 

Et demain ? Si on regarde la courbe démographique et la capacité de production, qu’en est-il de la sécurité alimentaire ?

Aujourd’hui, on examine à la fois la sécurité alimentaire et nutritionnelle. La population mondiale, dans les mêmes endroits, les mêmes villages, les mêmes quartiers, affronte un double fardeau: pour certains, le manque, la pénurie; pour d’autres, l’obésité. Et c’est vrai partout dans le monde. À quoi il faut ajouter les déficits et carences en micronutriments.

On peut manger à sa faim, et même trop, mais être mal nourri et développer des carences très graves. On estime aujourd’hui que la malnutrition touche deux milliards huit cent mille personnes.

Et certains de ces déficits sont mortels. Dans la prospective, on est attentif à la fois à l’apport calorique et à l’apport nutritionnel qualitatif, en vitamines et minéraux. C’est ainsi que l’on définit la sécurité alimentaire. Le danger, c’est l’abondance des sucres et des graisses qui sont désormais disponibles en grande quantité et à bon marché. Mais il faut aussi veiller à la stabilité de l’approvisionnement, en terme saisonnier et en fonction des incertitudes climatiques. Quant à la projection démographique, elle est délicate. Le démographe Hervé le Bras estime, avec d’autres, que le pic démographique devrait être atteint vers 2050. Il est fonction de la maîtrise des femmes sur leur fécondité… et sur leur destin. Mais l’incertitude reste importante : de 8,5 à 11 milliards, selon l’Onu. Dans notre livre, nous avons tablé sur un scénario à 9 milliards(1). Nourrir alors tout le monde supposera de réduire les pertes et gaspillages qui sont aujourd’hui estimés à 30%.

 

Comment se répartissent ces gaspillages ?

Dans les pays industrialisés, le gaspillage est en aval : on jette. Mais dans les autres pays, c’est en amont, sur les semis qui peuvent être ravagés par les nuisibles ou par une mauvaise conservation.

Il faut aussi prendre en compte les régimes alimentaires. Aux États-Unis, aujourd’hui, l’Américain moyen met 4 800 kilocalories dans son assiette. Il surconsomme et il jette. Il faut apprendre la modération, en particulier pour les calories d’origine  animale – utiles – qu’il ne faut pas éliminer mais réduire. Et ça passe par de petits gestes: des assiettes plus petites, ne pas manger devant un écran pour demeurer attentif aux informations cérébrales de satiété, etc.

 

Ainsi, les grands équilibres alimentaires de la planète passent par des gestes quotidiens ?

Oui, très largement. Quelqu’un comme Michelle Obama l’a bien compris. Au niveau macro-économique, il faut permettre des échanges aisés sans trop de taxes car l’importation de denrées est, dans un certain nombre de pays, et en particulier certaines zones d’Afrique, la condition de la sécurité.

Bien sûr, il faut les bons modes de développement agricole : formation, recherche (en lien avec les changements climatiques), infrastructures afin de permettre la circulation des denrées et l’accès aux marchés; et le tout de façon durable sans épuiser la terre. La réponse est donc: oui, on pourra nourrir tout le monde, sous réserve qu’on ne détruise pas l’environnement au passage.

 

 

Gâchis occidental. Réduire le gaspillage  (30% de la nourrituredisponible) permettra de faire face au pic démographique de 2050.

Gâchis occidental. Réduire le gaspillage (30% de la nourriture disponible) permettra de faire face au pic démographique de 2050.

 

Justement, parlons de l’épuisement de la terre.

On estime à 1,4 milliard d’hectares les terres cultivables dans le monde. Il faut assurer la durabilité des ressources naturelles. Beaucoup de choses détruisent le sol et, au premier chef, l’urbanisation et donc l’imperméabilisation des sols. Les zones côtières sont touchées, là où il y avait les grands deltas fertiles. Il y a des problèmes d’érosion, liés à l’imperméabilisation qui fait courir l’eau de façon trop importante et entraîne la couche arable, et de salinité, quand on «sur-pompe» les nappes phréatiques. Je préside le conseil scientifique  d’un groupe de recherche agricole international et nous venons d’adopter, parmi nos objectifs stratégiques pour 2030, la restauration de 190 millions d’hectares de terres dégradées, de terres mortes.On peut mettre en oeuvre des techniques pour remettre de la matière organique dans les sols : il faut savoir qu’ils sont les premiers stockeurs de carbone (ce qui les rend de nouveau fertiles), qu’ils luttent contre le réchauffement et augmentent leur capacité d’absorption de l’eau. C’est un triple bénéfice. C’est l’un des objectifs de la Cop 21 soutenu par la France. Maintenir les sols vivants est la condition de la survie. Le sol n’est pas un substrat inerte. On estime à un milliard les micro-organismes vivants dans un gramme de terre. C’est une matière très précieuse.

 

Il a été question d’interdire où de limiter le labour pour protéger les sol. Qu’en pensez-vous ? Faut-il labourer ?

C’est une question compliquée. Quand on laboure, on rejette du carbone dans l’atmosphère. Mais ça aère et élimine les mauvaises herbes. Donc, il faut avoir une position intermédiaire. Ne pas labourer chaque année, maintenir une couverture des sols pour éviter le lessivage en hiver, mais aussi par exemple entre les plans de maïs. En France, aujourd’hui, il y a environ 30% de terres non labourées.

 

Mais si on ne laboure plus et qu’on répand des herbicides, le remède n’est-il pas pire ?

Il faut faire des choses combinées, c’est en effet tout l’enjeu agro-écologique.

 

Et le réchauffement climatique ?

C’est aussi un dérèglement avec des phénomènes extrêmes, mais il est réel. Tout le monde le constate, même s’il y a désaccord sur les causes, et en particulier sur l’effet de l’action humaine. Aujourd’hui, au niveau mondial, on observe des diminutions de rendement des grandes céréales. La recherche est nécessaire pour réadapter et trouver des espèces robustes et résistantes à ces changements. Les exploitants forestiers ont pris cela en compte les premiers, eux qui travaillent à l’échelle de plusieurs décennies. On cherche comment faire baisser la production de méthane, aussi bien par une riziculture plus sèche (l’eau stagnante produit des gaz), qu’en choisissant une alimentation animale qui diminue les flatulences des ruminants.

 

Qu’est-ce qui existe pour l’agriculture en terme de gouvernance mondiale ?  

Ce n’est pas simple, car la diversité est la règle en agriculture. La Finlande n’est pas le Cameroun. Néanmoins, il y a un mouvement important pour ce que le monde anglo-saxon nomme l’«intensification  soutenable ». En France, on parle plus  volontiers d’agro-écologie.

 

Cependant, la concurrence mondiale permet-elle de mettre en oeuvre des politiques raisonnables ?

Dans les situations extrêmes et de crise, évidemment, il y a des réactions. Mais ce qui est compliqué, c’est de faire agir les acteurs en faveur d’un bien collectif qui n’est pas rémunéré par le marché. Bien sûr, on peut obliger, par le biais de la réglementation, mais il faut aussi trouver des modes de rémunération pour ce qui a trait à l’intérêt collectif, soit par des subventions, soit en créant des marchés comme le «marché carbone».

Ainsi, dans le rapport que j’ai rendu sur l’agro-écologie, j’ai proposé de créer des certificats d’économie de phytosanitaire en m’inspirant des certificats d’économie d’énergie. C’est une chose qui sera expérimentée dans la loi à venir. L’idée est de donner une valeur aux actions qui sont bonnes pour la collectivité.

 

Avez-vous lu l’encyclique du pape François sur l’écologie ?

Non, pas encore, mais je compte bien le faire. À travers ce que j’en ai lu, je crois que c’est un texte utile et important.

 

Marion Guillou est agronome. Après avoir dirigé l’Inra, elle préside l’Institut français d’agrosciences.

 

(1) Neuf milliards d’hommes à nourrir, Marion Guillou et Gérard Matheron, François Bourin, 2011, 432 p., 22 €

 

97828494123980-1200367.jpg
 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article