Iran, Arabie saoudite : une nouvelle guerre ?

Publié le par Etienne Lozay

 

 

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La tension grandissante entre l’Iran et l’Arabie saoudite inquiète, et on y voit facilement la manifestation de l’antagonisme entre chiites et sunnites. Mais les enjeux sont plus complexes et, paradoxalement, moins inquiétants. Entretien avec Didier Billion.

Le 2 janvier, l’Arabie saoudite exécutait 47 personnes accusées de terrorisme, dont le dignitaire chiite Nimr Baqer al-Nimr, provoquant la colère des autorités iraniennes. Bien que le saccage par des manifestants de l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran ait été condamné sans équivoque par le régime iranien, la tension n’a cessé de croître entre les deux pays. Dès le 3 janvier, l’Arabie rompait ses relations diplomatiques avec l’Iran et expulsait les diplomates iraniens. Dans les jours qui ont suivi, les Émirats, le Soudan, Bahreïn et le Koweït lui ont emboîté le pas. Cette crise diplomatique peut-elle aller jusqu’à la guerre ? Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), remet les choses en perspective.

« Même s’il s’agit de deux poids lourds de la région, il faut souligner les disparités entre les deux États. Alors que l’Iran est un État très ancien, doté depuis très longtemps d’un appareil d’État, pratiquant de longue date des relations diplomatiques, l’Arabie saoudite n’a guère de passé. La population de l’Iran est de 80 millions d’habitants, celle de l’Arabie de 28 millions. Mais les premiers disposent d’un PIB par habitant de 5 000 dollars quand les seconds, appuyés sur une immense manne pétrolière, caracolent à 26 000 dollars. 

Il faut ajouter que les Iraniens ont une haute conscience de leur longue et glorieuse histoire et une fierté nationale à fleur de peau. Les deux pays s’affrontent donc pour la suprématie régionale en étant dans des dynamiques très différentes. Et je maintiens, contrairement à ce qu’on ne cesse de dire et que je lis partout, que la différence religieuse entre sunnites et chiites est très loin d’être la seule cause de tension.

Il est vrai que les Iraniens considèrent que les Saoud n’ont aucune légitimité quant au contrôle des lieux saints, mais le jugement est bien plus politique que confessionnel. Aussi importantes que ces différences, il y a les dynamiques respectives de ces deux pays. Tandis que l’Iran, grâce à l’accord sur le nucléaire, obtenu le 14 juillet 2015, voit s’ouvrir un nouvel avenir international et, certainement, un regain de croissance économique, le royaume d’Arabie est dans une situation beaucoup plus fragile. La succession des Saoud et l’arrivée au pouvoir du roi Salmane rappelle à quel point la succession par les frères et non par les fils est délicate.

Même si le régime est autoritaire, il voit s’affronter des courants plus libéraux et plus réactionnaires. Il faut ajouter que l’alliance avec les États-Unis a souffert. Souvenons-nous que la majorité des auteurs de l’attentat du 11 septembre avaient des passeports saoudiens. Mais, du côté de Riyad, la façon dont Washington à lâché son allié Hosni Moubarak en Égypte a laissé des traces. L’accord nucléaire avec l’Iran, auquel Riyad a tenté de faire obstacle jusqu’au dernier moment, permet à Téhéran de réintégrer le jeu régional et international. C’est bien la question du leadership dans le monde arabe qui en train de se jouer. Pourquoi maintenant ?

Riyad déclenche les hostilités avec les exécutions. Le roi Salmane affirme une politique intransigeante et les exécutions se succèdent. Il faut sans doute regarder la situation intérieure : malgré sa richesse, l’Arabie saoudite souffre de la baisse des cours du pétrole. Pour la première fois, les citoyens contribuent au fonctionnement de l’État par le biais de l’impôt. Une grande nouveauté.

Pour autant, même si la confrontation est réelle et forte, je ne crois pas du tout, pour ma part, à une escalade qui conduirait à un conflit ouvert. Personne n’y a intérêt. Les Saoudiens doivent faire l’amer constat que leur intervention au Yémen est un échec ; comment conduiraient-ils une guerre contre l’Iran ? Quant aux Iraniens, ils sont trop heureux de voir s’ouvrir leur avenir pour se risquer à un conflit armé.

En revanche, cette tension modifie les équilibres de la région. Riyad a battu le rappel de ses alliés qui ont aussi rompu leurs relations avec Téhéran. Sur les conflits en cours, il faut y regarder de près. Avec l’Irak, a priori, il y a peu de conséquences. Les enjeux nationaux sont les plus importants. Pour le Yémen, j’entends dire que Téhéran soutiendrait les chiites zaydites. Jusqu’alors, rien ne permet de l’affirmer.

Supposer une alliance « naturelle » des zaydites avec l’Iran, c’est ignorer que, depuis treize siècles, ces chiites yeménites n’ont jamais fait allégeance à Téhéran. Il s’agit de deux courants religieux très éloignés. En revanche, la possibilité de trouver une issue négociée au conflit au Yémen s’éloigne ; 60 % de la population est redevable d’une aide humanitaire d’urgence et al-Qaïda dans la Péninsule arabique peut continuer à prospérer tranquillement.

Mais c’est évidemment autour du conflit en Syrie que les conséquences sont les plus graves. La reprise des négociations de Genève est compromise et donc la possibilité de trouver une solution politique est encore retardée. On ne peut certes pas accuser Riyad de soutenir directement Daech, mais l’analyse montre que la politique de tension des Saoudiens à l’égard de l’Iran sert objectivement les intérêts de Daech. »

Propos recueillis par Christine Pedotti

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