Argentine: soja transgénique voisine avec maladies

Publié le par Etienne Lozay

Mediapart

Avia Terai, ville de 10 000 habitants, est exposée aux pulvérisations incessantes sur ses champs de soja et de coton de glyphosate, le composant de base de l’herbicide de Monsanto. Un pesticide que l’Organisation mondiale pour la santé a étiqueté cancérogène en 2015. Ici, des enfants naissent avec des malformations, des troubles neurologiques sévères et le taux de cancer est trois fois plus élevé que la moyenne nationale, selon l’étude du docteur argentin Damián Verzeñassi de l’université de Rosario. De son côté, Monsanto nie catégoriquement l’authenticité de ces études et considère que la toxicité de son produit phare Roundup n’a pas encore été prouvée.

 
 
  1. Silvia Ponce a 7 enfants. Seule Aixa est née avec une maladie rare et, selon sa mère, cela s’explique par le fait qu’elle a été directement exposée aux épandages de pesticides par des avions quand elle était enceinte d’elle. Beaucoup de producteurs utilisent des avions pour répandre le Roundup de Monsanto sur leurs hectares de soja ou de coton. Légalement, les avions n’ont pas le droit de vaporiser des pesticides à moins de 1 500 m des villes. Mais cette loi est constamment contournée par les producteurs agricoles. « Je vivais dans un autre quartier d’Avia Terai encore plus près des champs et un avion est passé au-dessus de moi. J’ai suffoqué et j’ai dû aller voir un médecin. Quelques mois plus tard, Aixa est née. Elle était recouverte de grains de beauté velus. (...) La plupart des médecins que j’ai vus m’ont dit que cette maladie de la peau doit certainement être due aux pesticides utilisés dans les champs de soja et de coton. Mais dans le cas de ma fille, aucune étude ne peut l’affirmer à 100 %. Pourtant, dans le quartier Mugica une autre fille souffre des mêmes symptômes. Deux cas d'une maladie extrêmement rare dans le même quartier ! Comment est-ce possible ? »

  2. Aixa, la fille de Silvia Ponce, a dû se faire enlever une tumeur sur la joue.

  3. Le quartier Carlos Mugica (du nom d'un curé argentin symbole de la lutte contre la pauvreté dans les bidonvilles) du village d’Avia Terai est situé au cœur de la province du Chaco, la province la plus pauvre d’Argentine. Ce quartier a été spécialement construit pour loger les familles les plus humbles du village. Il se situe à quelques dizaines de mètres des champs de soja et de coton transgénique où l’épandage de glyphosate est constant. On dénombre de nombreux habitants atteints de cancer et des enfants souffrant de malformation congénitale (microcéphalie, etc.), ainsi que de problèmes respiratoires, de maladies de la peau, et d’autisme.

    Le docteur argentin Nicolas Loyacono de l’université de Buenos Aires et membre du réseau universitaire de l’environnement et de la santé a démontré avec ses collègues, à travers une étude scientifique, que les personnes vivant dans une zone rurale près de champs traités avec des pesticides présentent toute une série de maladies graves, comparées aux habitants de villages voisins où les cultures ne sont pas traitées par le glyphosate. À Avia Terai, mis à part le taux de cancer qui est extrêmement élevé (trois fois plus que la moyenne nationale), les malformations, mutations génétiques et maladies rares sont 50 % plus importantes que la moyenne du pays.

  4. Angel Cano est le père d’Aixa. Il travaille dans un atelier de fabrication de briques à quelques centaines de mètres de sa maison familiale. Son atelier est aussi proche des champs de soja et, quatre à cinq fois par jour, les avions qui épandent des pesticides volent au-dessus de son atelier. « Il y a eu une réunion à la municipalité d’Avia Terai où les producteurs s’étaient engagés à avertir quand ils allaient vaporiser pour que l’on puisse se protéger et protéger nos sources d’eau. Mais ils ne l’ont jamais fait ! Dans le village, une personne que je connais qui cultivait du soja et qui utilisait des litres et des litres de Roundup a dû arrêter son travail. Il avait la peau qui brûlait. Il est allé voir un dermatologue qui lui a dit qu’il était atteint d’un cancer. »

  5. Douze millions de personnes en Argentine sont exposées à la toxicité des pesticides. Ce pays, grande puissance agricole et troisième producteur et exportateur de soja transgénique dans le monde, n’est pas prêt à compromettre son plus grand secteur d’activité et de ressources financières en interdisant l’utilisation de Roundup sur ses 16 millions d’hectares de champs de soja. Des millions de dollars ont été investis pour la production de soja transgénique, qui rapporte aux agriculteurs plus de 500 dollars par tonne exportée.
    Dans les localités comme Avia Terai, où le taux de cancer est trois fois plus élevé que la moyenne nationale, 85 % de ces personnes malades vivent à moins de 1 000 mètres des champs traités. « Quand nous sommes arrivés, dit Silvia, la mère d’Aixa, personne ne nous a dit que c’était dangereux pour notre santé. Nous vivons à moins de 20 mètres des cultures transgéniques et nos enfants jouent tous les jours dans les champs de soja et de coton. »

  6. Il n’y a pas d’eau courante à Avia Terai. Les habitants utilisent des puits creusés dans la terre pour récolter de l’eau afin de boire ou de se laver. Cette eau est polluée par le glyphosate qui pénètre dans les nappes phréatiques. Sur les étiquettes de Roundup de Monsanto, le glyphosate était présenté comme biodégradable dans la terre au bout de quelques jours d’utilisation. Selon une étude du Egeis (European glyphosate environmental information source), le glyphosate a une durée de vie de 49 à 189 jours dans le sol selon les conditions météorologiques. Les scientifiques comme le docteur Nicolas Loyacono ont d’ailleurs démontré que le glyphosate n’était pas forcément le composant le plus toxique contenu dans ce pesticide. « L’Ampa [acide aminométhylphosphonique] est une substance certainement plus dangereuse que le glyphosate, commente le docteur, et les entreprises agrochimiques comme Monsanto n’en font pas référence sur les étiquettes de composition de formulation de leur produit. »

  7. À Avia Terai, il n’y a pas que le soja qui est transgénique et nécessite un épandage important de pesticides. Le Chaco est la province argentine qui produit le plus de coton. À quelques centaines de mètres de la maison d’Aixa se trouve l’entreprise Genética Mandiyú. C’est un laboratoire de Monsanto qui se spécialise dans la conception de graines de coton transgénique.
    La culture transgénique est un véritable or vert pour ce pays en voie de développement dont le précédent gouvernement, celui de Cristina Fernández de Kirchner, imposait une taxe de 35 % sur sa vente pour financer une multitude de projets sociaux. Aujourd’hui, malgré ce problème de santé publique, aucune proposition n’a été faite par le nouveau président Mauricio Macri car, comme il l’a proclamé en mars dernier lors de la Foire de l’agriculture : « Sans agriculture, l’Argentine n’a aucun futur. »

  8. Camila Verón, 5 ans, est née avec le syndrome de Lowe. Une maladie extrêmement rare aux multiples handicaps. Camila souffre depuis sa naissance de glaucome, de dysfonctionnement des reins, et de retard mental. « Quand j’ai accouché, Camila n’a pas pleuré. J’ai tout de suite su que quelque chose ne fonctionnait pas, dit sa mère, Silvia. Ils m’ont dit que ma fille souffrait d’une hernie du diaphragme. Ses organes n’étaient pas à la bonne place et comprimaient son cœur. Ils l’ont opérée quand elle avait cinq jours. » Les médecins qui ont vu Camila à sa naissance n’ont pas pu diagnostiquer la raison de son handicap, mais ils ont demandé à sa mère s’ils vivaient près de champs de soja. « Quand ils m’ont demandé ça, j’ai tout de suite compris ce qui s’était passé. »

  9. Comme la plupart des maisons de la ville d’Avia Terai, celle de Camila se situe à quelques mètres des champs de soja. « Cela fait dix ans que les avions qui épandent des pesticides ont commencé à voler au-dessus de ma maison. C’est à partir de cette période que je suis tombée enceinte de Camila. Pendant ma grossesse, j’ai fait quatre échographies et tout semblait normal jusqu’à la naissance de Camila », raconte Silvia, très émue en regardant sa fille qui joue dans le jardin.

  10. Comme les habitants n’ont pas d’eau potable à Avia Terai, beaucoup d’entre eux récupèrent l’eau de pluie qui tombe dans les gouttières. La grande précarité des habitants et le manque d’information font qu’ils ne savent pas qu’ils consomment directement du poison. Les désherbants comme le glyphosate du Roundup, pulvérisés par avion sur les champs de soja, sont volatils. Au gré du vent, ils se déposent sur les toits et les gouttières des maisons.

  11. Dans le quartier de Camila, beaucoup d’enfants souffrent de maladies rares ou de malformations. « Dans la maison qui est juste en face, dit la mère de Camila, il y a des jumeaux qui sont nés avec une microcéphalie. Leur boîte crânienne s’arrête au niveau des tempes et ils ont un cerveau de très petite taille. »

  12. Depuis 23 ans, le docteur Miguel Angel Fortin travaille à l’hôpital d’Avia Terai. Tous les jours, il reçoit des patients souffrant de problèmes respiratoires, de cancers et de maladies congénitales. « Tout au long de ma carrière à Avia Terai, j’ai vu des horreurs sur l’état de santé de mes patients. La même année, j’ai eu deux cas de bébés nés avec une microcéphalie. C’est une malformation extrêmement rare, car en général on parle de 1 à 2 cas pour 100 000 personnes. Pour un village comme Avia Terai de 10 000 habitants, deux cas de microcéphalie en un an, c’est un taux gigantesque ! »
     

  13. Les champs de coton de l’entreprise Genética Mandiyú, au bord de la route d’Avia Terai. Ce laboratoire conjointement créé en 1997 par le groupe Monsanto, Delta & Pine et Ciagro se spécialise dans la production de graines de coton génétiquement modifiées. Malgré l’élaboration de ces graines transgéniques capables de résister aux insectes, il faut constamment épandre du glyphosate à quelques mètres des maisons des habitants d’Avia Terai.

  14. En 1988, il y avait une dizaine de centres pour jeunes handicapés dans la petite province argentine du Chaco. Aujourd’hui, on en dénombre plus de 60, qui reçoivent une quantité de plus en plus importante d’enfants souffrant de diverses maladies et de malformations.
    Selon Marisa Gutman, directrice du centre UEP n° 100 de la ville de Saenz Pena (située à 30 km d’Avia Terai) qui travaille régulièrement avec la docteur María del Carmen Seveso, spécialiste des maladies dues aux pesticides, les principaux responsables de ces handicaps chez les enfants, ce sont les pesticides et désherbants des entreprises comme Monsanto.

  15. Le centre que Marisa Gutman dirige compte plus de 200 enfants handicapés. Ils viennent en grande majorité d’Avia Terai et des villages entourés de culture transgénique où les épandages de pesticides et d’herbicides sont réguliers. « La plupart des enfants de mon centre souffrent de maladies congénitales sévères. Ils sont polyhandicapés. C’est un problème international car le monde entier utilise le soja transgénique que nous produisons en Argentine. Les bêtes en Europe, en Chine, etc., mangent ce soja, et vous ensuite, en France, vous mangez ces animaux. » Selon une étude de la docteur María del Carmen Seveso, depuis que l’on a autorisé, il y a 10 ans, l’usage de semences transgéniques et de pesticides, dans la province du Chaco, les maladies congénitales ont quadruplé, passant de 19,1 à 85,3 pour 10 000 naissances. « En gros pour nous le soja, c’est surtout le symbole de la maladie », dit Marisa Gutman en caressant la main d’une jeune fille handicapée dans sa chaise roulante.

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