"Les Panama Papers ne sont que la partie émergée de l'iceberg"

Publié le par Etienne Lozay

Alors que les « Panama papers » révèlent que des milliers d’anonymes et des dizaines de personnalités (y compris politiques) ont dissimulé des actifs financiers en passant par des sociétés offshore, La Vie fait le point sur les conséquences de ces révélations avec Lucie Watrinet, du CCFD-Terre solidaire, association très impliquée dans la lutte contre les paradis fiscaux.

 

L'opération Panama Papers, avec ses 11,5 millions de fichiers d'archives sortis anonymement du cabinet d'avocats panaméen, Mossack Fonseca, spécialisé dans les montages pour le compte de clients fortunés, rappelle le travail de Wikileaks en 2006. Sauf qu'ici, le volume de la fuite des données analysées par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) est 1500 fois supérieur à celle du lanceur d'alerte Julien Assange. Rien à voir non plus, quantitativement, avec les épisodes HSBC-Leaks ou UBS-Leaks. Ces dernières affaires ont pourtant conduit la Suisse à accepter d'abandonner son secret bancaire à compter de 2018.
Cette divulgation de données secrètes a permis de dresser une liste où apparaissent les noms de douze chefs d’État et de gouvernement, dont six en exercice, de milliardaires et de stars du football. Autant de personnalités et de célébrités qui, au mieux, vont devoir s'expliquer, au pire, rendre des comptes à la justice. Depuis des années, le CCFD-Terre solidaire fait partie de ces organisations internationales qui dénoncent les paradis fiscaux. Sa chargée de plaidoyer, Lucie Watrinet (1), nous explique en quoi ces nouvelles révélations peuvent contribuer à changer la donne. Entretien.


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Etes-vous étonnée par ces révélations ?

Le Panama est le mouton noir de la finance internationale. C'est le concept du paradis fiscal poussé à l'extrême : les non-résidents fiscaux, riches particuliers ou entreprises étrangères, ne sont soumis à aucune imposition. Et ceux qui y déposent leur argent savent qu'ils peuvent compter sur la très grande discrétion des banquiers. Les pratiques sont connues, mais là nous sommes face à une fuite de grande envergure qui touche 214.000 entités dans plus de 200 pays. Pourtant, je peux vous l'affirmer, il ne s'agit que de la face émergée de l'iceberg. Si on avait accès à tous les documents et à tous les montages que proposent les autres cabinets fiscalistes qui opèrent sur la place publique, on aurait des données et des chiffres bien plus importants.

 

Quelle est l'utilité des sociétés offshore ?
Ne faudrait-il pas les interdire ?


L.W. Je préfère parler de société-écran plutôt qu'offshore, car il s'agit de sociétés qui permettent de cacher l'identité des propriétaires réels. Il peut arriver qu'une famille qui vient de toucher un héritage préfère garder une certaine discrétion, mais ces cas sont à la fois
minoritaires et discutables. Dans tous les cas, il faudrait imposer de la transparence. C'est difficile de le faire immédiatement à l'échelle mondiale, mais des puissances régionales comme l'Europe peuvent montrer l'exemple. Il existe déjà une obligation pour les pays de l'Union de créer des registres avec le nom des propriétaires des sociétés-écrans. La France est prête à aller plus loin en créant un registre public. Après, il faudrait envisager des sanctions contre les territoires qui continueraient à héberger ce type de mécanisme.
Quand il y a un montage de type poupées russes avec plusieurs sociétés-écrans, comme c'est le cas au Panama, nous ne sommes plus dans l'optimisation fiscale, mais bien dans la fraude. Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir à défendre. Indépendamment de la fiscalité, ces sociétés-écrans sont aussi là pour cacher de l'argent qu'on ne veut pas montrer. Cela peut être
de l'argent spolié, l'argent du crime ou de la drogue.

 

Quelles sont les conséquences de cette fraude ?


L.W. À chaque fois, cet argent-là, c'est de l'argent qui manque pour les services publics des États concernés, en France, mais également dans les pays les plus pauvres. On parle à chaque fois de sommes extrêmement importantes et qui se chiffrent en milliards d'euros au niveau mondial. Des sommes qui permettraient de renflouer les caisses des États

 

Cette méthode qui consiste à prendre à témoin
l'opinion publique est-elle la bonne ?

L.W. Ces révélations sont une aubaine. Elles sont plus efficaces que toutes nos campagnes de sensibilisationn réunies.. Less politiquess n'agissentt quee si l'opinion publique est émue et manifeste son mécontentement. Avant, on parlait un peu dans le vide, et maintenant, ça passionne la terre entière. Que des journalistes soient prêts à passer des mois sur une
telle enquête, c'est bon signe. C'est une victoire politique et médiatique énorme. On ne prêche plus dans le désert, on est beaucoup plus écouté, le sujet est inscrit dans l'agenda politique. Il y a donc de l'espoir. En France, depuis la crise financière et, surtout, depuis l'affaire Cahuzac, il y a une meilleure compréhension par les citoyens. Le sujet s'est démocratisé et c'est une bonne chose.
 

[...] Quelle est la prochaine étape ? Que faut-il faire maintenant ?

Il faudrait commencer par mieux protéger les lanceurs d'alerte qui risquent souvent des poursuites devant la justice, débouchant parfois sur des peines de prison. Nous sommes trop souvent ingrats envers eux alors que nous leur devons beaucoup. Il faudrait mettre en place des législations qui permettent vraiment de protéger ceux qui font ces révélations. Il faudrait aussi accélérer la mise en place des registres publics des bénéficiaires des sociétés écrans, ce serait une belle avancée. Enfin, il faut investir le champ des poursuites pénales contre les personnes qui ont leurs avoir à l'étranger et qui fraudent le fisc.Et contre tous ceux qui facilitent ces montages offshore. Ces gens-là restent dans l'ombre de ces scandales. Les gens sont émus de voir apparaître les noms de Michel Platini, de Lionel Messi ou de hauts responsables politiques. Mais on oublie ces sociétés aux noms imprononçables et ces banques qui permettent ces montages.


Combien d'autres scandales faudra-t-il
pour éradiquer la fraude fiscale ?


L.W. Chaque nouveau scandale débouche sur uneréponse politique. Tout ce quej'espère, c'est que cela puisse faire pression sur les gouvernements pour qu'on avance plus vite dans la lutte contre la fraude et l'évasion fiscales. Mais il est tout de même dommage qu'il faille attendre à chaque fois, pour faire avancer les choses, que des centaines de journalistes se mobilisent pour faire la vérité. Nous savons tous qu'il existe des dizaines de paradis fiscaux dans le
monde. N'attendons pas pour agir !


INTERVIEW LAURENT GRZYBOWSKI

 (1) LUCIE WATRINET est chargée de plaidoyer financement du développement. Elle est spécialiste des paradis fiscaux,au Comité catholique contre la faim et pour te développement
(CCFD-Terre solidaire).


L

 

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