À quelles conditions « un nouvel humanisme européen » est-il envisageable ?

Publié le par Etienne Lozay

Mercredi, 18 Mai, 2016
L'Humanité
Le droit du travail européen s'impose au droit français... y compris quand il est plus favorable aux salariés!
AFP
 

Avec les contributions de Guy Aurenche Président du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre solidaire), Marie-Christine Vergiat Député européenne du Front de gauche et du Collectif critique.

 

Le partage et la solidarité  par Guy Aurenche Président du Comité catholique contre la faim et pour le développement, CCFD-Terre solidaire

 

333520 Image 1J’ai rêvé l’Europe et son humanisme ! « Dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire ; j’espère encore malgré tout… » (dernier discours de Jean Jaurès, 25 juillet 1914). Aujourd’hui, on peut parler de menace de désastre. « Que t’arrive-t-il, Europe humaniste ? » (Pape François, le 9 mai 2016.) L’Europe est familière des nouveaux départs. Elle l’a montré dans son histoire. L’humanisme doit être en perpétuelle invention. Rien ne serait pire qu’un humanisme doctrinal figé prétendant faire le bonheur des peuples malgré eux. Ou qu’un humanisme de croisades qui affirme détenir la vérité. Pour les juristes, l’inventeur est celui qui découvre un trésor caché, bien existant, mais non apparent. L’Europe est riche de la diversité de ses racines. L’invention appelle la nouveauté. La société civile – les organisations de citoyens non liées aux pouvoirs politique ou économique – peut contribuer à cette « invention ». La société civile ne doit en rien discréditer l’action politique ni celle des responsables économiques ; mais tout en rêvant un nouvel humanisme européen, elle doit savoir construire des « embrayages » sur les rouages politiques et économiques.

L’humanisme européen se construit sur des convictions. « Les vrais croyants sont ceux qui veulent abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et par suite les haines d’homme à homme, les haines de race à race, de nation à nation, toutes les haines, et créer vraiment une humanité qui n’est pas encore. » L’Europe, après les désastres, a construit le Conseil de l’Europe, non pour « faire l’ange » mais pour assurer la défense de la liberté et des droits humains. « Les peuples du monde entier ont proclamé leur foi en la dignité de la personne humaine… » (Déclaration universelle des droits de l’homme du 19 décembre 1948). Quelle pédagogie en tirer ? À quoi sert d’affirmer la dignité si elle n’est pas déclinée et traduite en termes de droits et de devoirs et à travers une politique permettant à tous d’avoir accès auxdits droits ? Il convient de relancer les mécanismes d’interprétation et de régulation : commission nationale des droits humains, systèmes indépendants d’« alertes » face aux politiques démagogiques ou sécuritaires, respect des décisions de la Cour européenne des droits de l’homme, etc.

La globalisation impose de « substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère » selon l’expression de Jean Jaurès et développer une économie sociale et solidaire. La société civile peut défendre le partage et la solidarité comme des principes de construction d’un humanisme européen revivifié.

Face à la mondialisation de l’indifférence, l’Europe, en puisant dans son histoire et en réinventant un humanisme du XXIe siècle, peut montrer que le repli sur soi et le refus de l’autre sont mortifères. « Armons nos enfants des armes du dialogue ! » (Pape François, le 9 mai 2016.) Non à la gestion honteuse de l’Europe face aux migrations ! Un être en danger de mort doit être accueilli, même s’il faut « se serrer un peu ».

La terre peut nourrir toute la planète : saurons-nous répartir équitablement ses productions ? Le maintien des équilibres écologiques et climatiques n’attendra pas demain. Le souci de la « maison commune » impose de se conduire non en exploiteurs mais en gérants raisonnables. Bâtir le nouvel humanisme européen sur la base de ces convictions invite à l’engagement dans l’action citoyenne et politique. Il n’est plus temps de rêver l’Europe.

Dernier ouvrage paru : La solidarité, j’y crois. Éditions Bayard. http://collectifcritique.org

 

Un nouveau projet basé sur la solidarité et la confiance par Marie-Christine Vergiat Député européenne du Front de gauche Collectif critique

 

333520 Image 0Les dirigeants européens ont pour habitude de se gargariser des valeurs de l’Union européenne pour donner des leçons au monde entier. Il est donc important de les rappeler telles que définies par l’article 2 des traités européens : « L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. » Le pitoyable spectacle que nous donnent les dirigeants européens depuis 2008 et leur incapacité à réagir collectivement face aux « crises » que traverse notre continent ne font que renforcer, voire attiser la montée des nationalismes et de l’extrême droite, comme viennent de nous le démontrer les élections en Pologne, en Slovaquie et en Autriche.

Face à ce désastre qui voit les partis dits de gouvernement s’effondrer à droite comme à gauche, on pourrait espérer une réaction salutaire. Mais c’est tout le contraire qui se produit, une véritable fuite en avant mortifère faite de replis sur soi, d’égoïsmes nationaux et de refus de toute solidarité européenne. Toutes ces « crises » auraient pu être gérées autrement, qu’il s’agisse de la crise financière, de la Grèce ou du drame des réfugiés. Quand il a fallu trouver une solution pour sauver le soldat Cameron, on en a trouvé une au détriment des citoyens européens. Un tant soit peu d’efforts auraient donc pu être faits pour respecter la démocratie grecque plutôt que de lui faire payer le choix d’un gouvernement de gauche radicale…

Il est donc urgent de refonder l’Europe en s’appuyant sur ses fondamentaux, ou du moins ceux que l’on a prétendus tels auprès des citoyens européens. Cela commence par faire vivre la démocratie européenne en s’adressant aux citoyens européens au-delà des frontières, en engageant des campagnes d’opinion avec la société civile européenne qui défend justement les valeurs d’humanisme, en dénonçant le double jeu de nos dirigeants nationaux qui se retranchent derrière les institutions européennes dès que quelque chose va mal alors qu’ils sont eux-mêmes les principaux responsables des politiques conduites ou non par l’Union européenne. Tel est le cas par exemple dans des domaines divers et variés comme la taxation des transactions financières (bloquée par le gouvernement français), le TTIP et son petit frère le Ceta (négociés par la Commission européenne sur la base de mandats larges donnés par les États membres), la directive « secrets d’affaires » comme toute réponse aux lanceurs d’alerte de LuxLeaks ou des Panama Papers, le refus de faire face aux drames des réfugiés avec la honte de l’accord UE-Turquie.

Ses valeurs devraient être le socle de l’Union en lieu et place des dogmes de la concurrence libre et non faussée et du diktat de la dette et des déficits publics, et les États qui bafouent ces valeurs comme la Hongrie de M. Orban ou la Pologne de M. Duda devraient être sévèrement sanctionnés. Et plutôt que de chercher des boucs émissaires et d’alimenter les haines contre l’étranger, l’autre, le soi-disant différent, on devrait tendre la main à ces hommes et de plus en plus ces femmes et ces enfants qui cherchent refuge sur le territoire européen parce qu’ils fuient les zones de guerre. Un million de personnes ont traversé la Méditerranée l’année dernière pour atteindre l’UE et ses 500 millions d’habitants, le même nombre qu’au Liban, pays de 4,5 millions d’habitants. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Oui, il faut faire vivre un nouvel humanisme européen, construire un nouveau projet européen basé sur la solidarité et la confiance dans nos concitoyens.

 

Le choix de la refondation démocratique  par Collectif critique

 

Crise des migrants, menace d’une sortie de la Grande-Bretagne, résurgence du nationalisme sous ses formes les plus virulentes : l’Europe tremble sur ses bases. La crise de l’Europe n’est pas due à son inachèvement, c’est une crise ouverte de ses fondations. Son fonctionnement actuel obéit en effet aux principes de l’ordo-libéralisme. Trois « règles d’or » commandent ce fonctionnement : la stabilité monétaire, l’équilibre budgétaire, la concurrence libre et non faussée. Ces règles d’or sont « constitutionnalisées » dans les traités et placées sous la surveillance vigilante des institutions européennes. Ce corset disciplinaire s’est mis en place par étapes depuis la fin des années 1950. Il s’est renforcé peu à peu, traité après traité, au point de constituer aujourd’hui une contrainte institutionnelle dont on ne peut desserrer l’étau. Le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) a même mis en place un mécanisme de sanctions pour qu’aucun pays ne puisse se soustraire aux règles d’or. Selon une vision idyllique, les institutions européennes devaient se charger de veiller aux conditions de loyauté de cette concurrence censée donner le maximum de satisfaction au consommateur européen. Bref, la « paix perpétuelle » par la concurrence. C’est tout ce récit édifiant qui a volé en éclats. Pour faire face à la crise de la monnaie et de la dette, les dirigeants européens ont renforcé le jeu de la contrainte en radicalisant l’orientation néolibérale. La crise de la dette publique, qui a suivi la crise financière, a même été un moyen d’accélérer la transformation des États et des sociétés selon les normes néolibérales du marché et de l’entreprise. La normalisation opérée par les « men in black » de la troïka a engendré des tensions sociales et politiques inédites dans plusieurs pays. Avec la « crise grecque », entre janvier et juillet 2015, on a pu voir combien était fragile l’espérance dans une « réorientation » de la politique européenne dans le cadre actuel.

La difficulté était qu’il n’y avait pas de droit constitutionnel positif européen puisqu’un État européen faisait complètement défaut. Dans cette architecture inédite, la constitution économique est devenue la base à partir de laquelle s’élèvent tous les pouvoirs (Commission, Conseil, etc.) dans la mesure où ils ont tous pour fonction de garantir l’indépendance de l’« intérêt général » à l’égard de tous les « intérêts particuliers », au premier chef à l’égard des citoyens organisés. Contrairement à ce que peuvent prétendre en France les souverainistes et les nationalistes, ces transferts n’ont pas été extorqués aux États par l’Allemagne, ils ont été le fait des États souverains eux-mêmes qui ont élevé au-dessus de leur propre pouvoir une « Constitution » immuable délimitant le cadre à l’intérieur duquel ils conduiraient dorénavant leurs politiques.

On ne peut se contenter d’invoquer le principe de la souveraineté. Car la souveraineté peut avoir pour sujet le peuple ou l’État, ce qui ne revient nullement au même. Lorsque l’extrême droite nationaliste et xénophobe revendique la souveraineté, elle entend par là la souveraineté de l’État sur le peuple. Si la thématique de la souveraineté doit être mobilisée, c’est à la seule fin d’opposer la souveraineté du peuple à celle de l’État, en réclamant un contrôle direct de chaque peuple sur ses propres dirigeants et représentants parlementaires, ceux-là mêmes qui ont organisé ou consenti les transferts de souveraineté. Une souveraineté qui, de manière décisive, doit s’exercer dans le domaine des droits sociaux : austérité, précarité, régressions généralisées ne sauraient être imposées aux peuples contre leur intérêt et leur volonté par les classes dirigeantes tant nationales qu’européennes.

Mais, en second lieu, il faut aller au-delà de la souveraineté elle-même en opposant une citoyenneté européenne démocratique à la souveraineté de la constitution et à la pseudo-citoyenneté reconnue par les traités. Toute constitution politique fondée sur une telle constitution économique est par essence antidémocratique. On en tirera cette conséquence : toute démarche visant à démocratiser les institutions européennes sur la base de la « Constitution » existante tourne le dos à la démocratie. Cela vaut en particulier de tous les projets de « souveraineté européenne » venant coiffer les souverainetés nationales (sous la forme d’un État fédéral ou non). L’illusion est de croire que la citoyenneté européenne pourra être octroyée par un pouvoir souverain, quelle qu’en soit la forme. Le préalable absolu à tout débat sur l’architecture institutionnelle est de construire dans des pratiques une citoyenneté européenne transnationale définie moins par un statut que par le combat pour des droits élargis relativement à ceux de la citoyenneté étatique nationale : droits de contrôle, d’initiative et de participation. Le choix n’est pas à faire entre repli nationaliste ou continuation de la logique actuelle, puisque c’est précisément cette logique qui attise le nationalisme, mais entre repli nationaliste ou refondation démocratique de l’Europe.

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