MSF: «L’Europe participe au démantèlement du concept même de réfugié»

Publié le par Etienne Lozay

18 juin 2016 | Par Agathe Duparc

Médecins sans frontières n’acceptera plus un seul financement institutionnel en provenance de l’Union européenne et de ses États membres, jugeant « honteuse » la réponse apportée par Bruxelles à la crise migratoire qui met en danger le concept même de réfugié, comme l’explique à Mediapart Bruno Jochum, le directeur de MSF Suisse .

 

Genève, de notre correspondante. - C’est un coup de tonnerre dans le monde des ONG : à compter du vendredi 17 juin, Médecin sans frontières (MSF) n’acceptera plus un seul financement issu de l’Union européenne et de ses États membres, estimant qu’en matière de politique migratoire, le point de non-retour a été franchi par Bruxelles avec la signature, le 18 mars dernier, d'un accord avec la Turquie

Pour l’année 2015, MSF avait touché 19 millions d’euros pour différents programmes humanitaires auprès de l’Union européenne via son agence humanitaire, ECHO, et 37 millions d’euros avaient été reçus de différents pays européens (Autriche, Belgique, République tchèque, Allemagne, Danemark, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Espagne, Suède, Royaume-Uni). Par ailleurs, MSF n’acceptera plus l’argent du gouvernement norvégien (6,8 millions d’euros reçus en 2015) qui collabore avec Frontex. Au total, l'ONG se prive de près de 63 millions d'euros, soit 8 % de ses financements, alors que le reste est assuré par des fonds privés. Bruno Jochum, le directeur de MSF Suisse explique les raisons qui ont conduit à cette décision, qui couvait depuis quelques mois.

Bruno Jochum, directeur général de MSF Suisse. Bruno Jochum, directeur général de MSF Suisse.

 

 

Mediapart : Pourquoi avoir pris la décision de ne plus accepter de fonds en provenance non seulement de l’Union Européenne, mais aussi de chacun des États membres de l’UE ?

 Bruno Jochum : Nous étions parvenus à un niveau de divergence tel qu’il n’est plus possible de dénoncer ce que nous estimons être une politique profondément néfaste sur le plan humanitaire et, en même temps, d’accepter d’être financé par un instrument de l’UE [ECHO, l’agence humanitaire européenne – ndlr] qui, selon nous, est utilisé à mauvais escient ou par des États membres qui pratiquent une politique de fermeture des frontières en violation de leurs obligations internationales.

 Voilà des mois que vous adressez vos critiques sur la politique migratoire de l’UE. Il y a eu la publication en janvier d’un rapport sur le parcours d'obstacles des migrants à travers l'Europe, une lettre ouverte aux dirigeants européens signée par Joanne Liu, votre directrice, puis le boycott du sommet mondial humanitaire à Ankara

C'est l'accord signé le 18 mars entre l'UE et la Turquie a été le déclencheur. Nous considérons qu'il s'agit d'un vaste marchandage politique. D’un côté, on négocie le renvoi des réfugiés en Turquie et de l’autre, on promet à Ankara 3 milliards d'euros d’aide humanitaire. MSF ne remet pas en cause la manière dont ces fonds humanitaires seront utilisés, mais c’est la connexion en terme de conditionnalité qui est profondément choquante.

 Ce qui est en train de se passer, c’est le non respect de plus en plus marqué des obligations contenues dans les conventions sur les réfugiés. L’Europe participe ainsi au démantèlement du concept même de réfugié. La conséquence, ce n’est pas uniquement d’avoir des dizaines de milliers de personnes bloquées en Grèce dans des conditions de vie lamentables, privées d’aides juridiques, avec des traumatismes psychologiques importants. C’est aussi un signal envoyé par l’Europe au reste du monde et qui pourrait avoir un effet domino.

Le risque, c’est que les pays voisins de la Syrie ferment les uns après les autres leurs frontières. Près de 100 000 personnes qui fuient les bombardements d’Alep sont déjà bloquées à la frontière turque. Et, par ailleurs, que dire à des pays, comme le Kenya, qui veulent renvoyer les réfugiés somaliens, alors que l’Europe, la zone la plus prospère du monde, refuse d’accueillir une population qui fuit la guerre ?

La goutte d’eau qui a fait déborder l’eau du vase, c’est aussi la perspective que l'accord UE-Turquie soit répliqué ailleurs.

 

De quoi parlez-vous exactement ?  

 L’Union européenne pourrait bientôt conclure avec une vingtaine de pays en Afrique et au Moyen-Orient des accords migratoires du même type que celui passé avec la Turquie. Les pays qui ne retiendraient pas sur leur territoire les candidats à l’exil et à l’émigration, ou ne faciliteraient pas leurs retours forcés, pourraient voir diminuer leur aide au développement. Parmi eux, on compte l’Érythrée, la Somalie, le Soudan, l’Afghanistan, les plus grands pourvoyeurs de réfugiés et dont certains sont des dictatures. Cela devient très grave : on va payer ces pays pour qu’ils dissuadent les gens de partir ou pire, comme dans le cas du Soudan, pour qu’ils renvoient chez eux les Érythréens !

 Quelle logique est à l’œuvre derrière cela ?

La volonté des pays européens de rendre le problème invisible. C’est une politique d’externalisation du contrôle de l’immigration. On veut que les demandes soient traitées uniquement dans les pays tiers et pas directement en Europe. Or parmi ces pays tiers, il y a des États qui ne sont pas signataires des conventions de Genève et pratiquent une politique de renvoi indifférenciée. C’est extrêmement grave car les conventions sur les réfugiés sont nées en Europe après la Seconde Guerre mondiale et historiquement, les États européens ont toujours été leurs défenseurs. L’Europe porte donc une lourde responsabilité.

 

Derrière les barbelés du camp de rétention de l'île grecque de Samos, Khadija, une réfugiée syrienne veuve, et ses enfants. © Mohammad Ghannam pour MSF Derrière les barbelés du camp de rétention de l'île grecque de Samos, Khadija, une réfugiée syrienne veuve, et ses enfants. © Mohammad Ghannam pour MSF

 

 Avant de prendre cette décision, aviez-vous eu des discussions et des contacts avec Bruxelles et certains États de l’UE ?

 Nous discutons depuis des mois et nous continuerons à le faire. Notre intention était de marquer notre profond désaccord avec ce qui se passe. Ce que les État mettent en avant, c’est la pression de leurs opinions publiques. Ils assument sans complexe le fait de dire à des familles entières qui fuient les bombardements : « Non, vous ne pourrez pas trouver refuge chez nous, mais vous devrez rester dans des zones de danger », tout en faisant des petits gestes pour des programmes de relocalisation au compte-gouttes. Ce qu'ils défendent, c’est avant tout l’efficacité apparente d’une politique qui vise à stopper les flux de migrants. Et effectivement, les flux ont beaucoup diminué. Mais pour un temps seulement. Maintenant, d’autres voies se reconstituent via la Libye vers l’Italie, avec encore plus de morts en mer que l’année dernière.

 

Les conventions de Genève ne sont-elles désormais plus que des déclarations d’intention, avec en Europe, un opinion publique qui comprend de moins en moins ce que signifie le terme de réfugié ?

 Les sociétés européennes sont divisées sur cette question. Il y a à la fois beaucoup de solidarité qui s’exprime à travers des individus, des associations, des pays. En Grèce, en Allemagne, en Suède. En parallèle, il y a des attitudes extrêmement cyniques. Quand de manière délibérée, à la frontière de la Macédoine (à Idomeni) ou à Calais, on fait en sorte que les conditions de vie soient épouvantables alors qu’on a parfaitement les moyens de proposer autre chose, c’est du pur cynisme ! Ne reste plus que ce message : « Si vous venez chez nous, voilà ce qui se passera ! » Il faut le répéter encore et encore : l’Europe a accueilli en 2015 un peu plus d’un million de migrants, soit 0,2 % de sa population. En arriver à un tel niveau de crise et d’inefficience alors qu’on parle d’un flux de 0,2 %, cela montre la fragilité et l’inadéquation de la réponse.

 

Walid interviewé en avril 2016 par MSF- Samos Grèce. © Médecins Sans Frontières (MSF)

 

 MSF est-elle désormais la seule ONG qui refuse les financements en provenance d’institutions et d’États européens ? 

Depuis sa création, MSF a mis en place une stratégie d’indépendance financière. Nous sommes financés à 92 % par des fonds privés et nous faisons figure d’exception. Déjà en 2004, nous avions décidé de ne plus accepter de fonds étatiques américains. Après le 11-Septembre, les Américains voulaient imposer leurs conditions et leurs contrôles, déterminer qui devait être bénéficiaire de leur aide, faire en sorte que l’argent ne puisse pas aller aux « groupes terroristes », alors qu’il s’agissait d’aider des populations qui vivaient dans des zones sous contrôle d’un groupe labellisé comme terroriste.

Quand il s’agit d’une crise humanitaire liée à une guerre ou un conflit, nous ne prenons jamais de subventions étatiques. Nous ne voulons pas d’interférences avec les politiques étrangères menées. Voilà des années que nous n’acceptons plus d’argent de la France, et très peu du Royaume-Uni, qui ont des politiques étrangères extrêmement affirmées dans des pays où nous sommes opérationnels.  

 Est-ce un manque à gagner important pour MSF ?

Quelque 46 millions d’euros de fonds européens, cela représente des montants assez considérables, mais nous avons des réserves qui représentent entre six et neuf mois d’activité. Nous pouvons ainsi faire face à des actions urgentes et cela nous donne plus d’indépendance. Il faut comprendre que MSF ne touchait aucun fonds européen pour alimenter ses programmes sur les migrations en Europe. Ce à quoi nous renonçons, ce sont des financements pour d’autres opérations dans le monde, par exemple au sud Soudan.

 La décision de MSF va ouvrir une voie pour d’autres ONG ?

Nous espérons ouvrir une réflexion sur les accords passés entre l’UE et la Turquie et ceux qui sont à venir. Et aussi sur l’instrumentalisation que font les États européens de l’aide humanitaire. Si on utilise l’aide humanitaire comme un marchandage pour obtenir le renvoi des demandeurs d’asile ou l’arrêt des flux migratoires, cela a quelque chose d’extrêmement choquant. En recevant des fonds, chaque ONG doit se poser la question de sa propre instrumentalisation.

 Fin mars, vous aviez déjà annoncé votre décision de ne plus intervenir dans certains hotspots en Grèce qui avaient été transformés en lieux de détention. N’y a-t-il pas le risque d’abandonner les migrants à leur sort ? 

 Oui, c'est un vrai dilemme et une décision très difficile à prendre. Nous avons décidé de quitter le camp de La Moria à Lesbos qui, après l’accord UE/Turquie, était devenu une prison, entourée de barbelés. Avec des conditions de vie inacceptables. À un moment donné, s’est posée la question de savoir à partir de quand MSF devient un service médical supplétoire au service d’une politique migratoire de rétention et de renvoi. Et à partir de quel moment, nous restons une organisation qui choisit ses programmes. Nous avons considéré qu’il valait mieux se retirer et dénoncer la situation. D’autres organisations sont restées. Bien sûr, s’il y avait une urgence, une épidémie ou autre, nous serions prêts à intervenir.

Mais nous sommes toujours présents pour des programmes d’accueil en Grèce pour les 50 000 personnes qui étaient arrivées avant l’accord Turquie/UE et sont toujours bloquées. Nous avons monté une structure à Idomeni, à la frontière macédonienne, là où les pouvoirs publics grecs n’ont pas voulu intervenir alors qu’ils en avaient les moyens. Et nos programmes en Méditerranée continuent.  

Publié dans migrations

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