Michel Warschawski : Le burkini vu des plages israeliennes

Publié le par Etienne Lozay

Hors des frontieres de l’hexagone, on peine a comprendre ce qu’on appelle déjà l’affaire du burkini, cette interdiction promulguee par plusieurs municipalites francaises – et soutenue par le Premier Ministe Vals – de porter sur les plages un habit de bain qui cache une grande partie du corps feminin. Monokini ou string ne posent pas de problemes a ces maires vertueux, mais le burkini les scandalise. En Israël, les medias s’interrogent sur cette décision, et pourtant, comme chacun le sait, l’Etat hébreu est loin d’être un modèle de démocratie et d’égalité entre les groupes ethniques : la discrimination y est structurelle, institutionnalisée, constitutionnelle meme. Et pourtant jamais n’a été legiferre une loi ou un decret qui interdise tel ou tel habit a telle ou telle partie de la population ; dans l’espace public, on rencontre de nombreuses femmes couvertes, juives ou arabes, et meme dans certains cas la bourka… qui commence egalement a avoir des adeptes dans quelques nouvelles sectes juives.

Moi-même, j’ai vecu mes premieres quinze annees en France, et, comme juif pratiquant, j’ai toujours porte la kippa dans l’espace public, dans la rue, au marche, au stade de la Meinau a Strasbourg… et sur la tribune d’honneur des revues militaires du 14 juillet et du 22 novembre, ou je me trouvais, au cote de mon père, Grand Rabbin de la ville. M’aurait-on interdit de pratiquer ma foi a ma manière (tant que je ne porte pas atteinte a la liberte des autres) que je serai entre en dissidence, sur d’etre soutenu par une partie importante de l’opinion publique et de mes amis non-juifs.
Si, pour Manuel Vals mais aussi pour une pionnière féministe comme Elisabeth Badinter, la République est menacée par l’habit de certaines femmes, c’est qu’elle est gravement malade, et je doute que s’en prendre au Burkini ou au foulard sera un remede efficace. Je suggérerais plutôt un travail approfondi de réflexion sur l’histoire coloniale de la France et de ses effets, encore présents, sur la culture et l’idéologie françaises. Ou encore un retour sur la stigmatisation des Juifs de France, dechus de leur citoyennete, forces a porter l’etoile jaune avant d’etre parques a Drancy puis deportes dans les camps d’extermination nazis. On n’en est pas la, fort heureusement, mais les comportements racistes et l’ostracisme ont leur dynamique propre, et quand on commence avec un groupe, on ne sait pas ou cela peut s’arreter.
En tant qu’Israelien, je crains que cette initiative francaise n’inspire une fois de plus certains de nos dirigeants. Une fois de plus, car nous avons un precedent recent : c’est explicitement sous l’inspiration de la France, que la Knesset a adopte il y a deux ans une loi qui criminalise l’appel a des sanctions (BDS) contre l’Etat d’Israel. Qui dit que le role exemplaire de la France appartient au passe ? Manuel Vals et Nicolas Sarkozy peuvent se rassurer, la Republique Francaise a encore un role civilisateur a jouer et son rayonnement est encore d’actualite, au moins pour des pays progressistes comme Israel, l’Arabie Saoudite ou encore, comme le suggerait l’ineffable Alliot-Marie, la Tunisie de Ben Ali…
Soyons serieux : le regime de Vichy et les crimes de la colonisation ne sont pas de l’histoire ancienne, et il est legitime d’exiger des dirigeants de la Republique et de ceux et celles qui les soutiennent dans leurs initiatives « civilisatrices » qu’ils se reprennent en main, ne serait-ce que par pragmatisme politicien : l’electorat prefere toujours l’original a la copie, et dans les politiques de stigmatisation racistes, le Front National sera toujours meilleur que ceux qui essayent de gagner des voix en reprenant ses valeurs et ses propositions nauseabondes.

Publie dans le Courrier de Geneve, Aout 2016

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article