Ces fonds vautours dont le métier est de ruiner des pays pauvres

Publié le par Etienne Lozay

 

Ces fonds vautours dont le métier est de ruiner des pays pauvres
Le sociologue Jean Ziegler dénonce le rôle toxique des fonds vautour dans l'ordre économique. ((Ann Steve Toon/Shutters/Sipa))

Donegal International, FG Capital Management, Elliott Management: dans un essai pugnace, Jean Ziegler dénonce "l'ordre cannibale" imposé par quelques fonds d'investissement.

 

La complexité supposée des choses est une stratégie. Elle confisque l'analyse au profit des experts. Le néophyte est prié de se sentir illégitime et de ne pas se mêler de questions trop compliquées. Le sociologue Jean Ziegler, ancien rapporteur à l'ONU pour les questions d'alimentation, montre, à l'inverse, que les choses sont souvent simples. Atrocement simples, même.

Ainsi en 2011, à l'occasion de la parution de «Destruction massive. Géopolitique de la faim», il faisait savoir que la faim dans le monde était un crime consenti par les Etats riches: tous les êtres humains - tous - seraient nourris si chaque Parlement votait dès demain une loi interdisant la spéculation boursière sur les denrées de base comme le blé.

Aujourd'hui, avec «Chemins d'espérance», admirable cours de vérités publiques, il désigne clairement deux tueurs: la dette et les fonds vautours. «Le service de la dette maintient les peuples de l'hémisphère sud en esclavage», écrit-il.

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Dans cette géopolitique obscène, absente hélas des débats préélectoraux, il accuse les fonds vautours, ces fonds d'investissement spécialisés dans le rachat de prêts aux pays pauvres à des fins de spéculation.

Jean Ziegler connaît bien le système. Il a présenté un rapport en août au palais des Nations, à Genève. Un pays pauvre surendetté qui ne peut rembourser ses créanciers est déclaré en cessation de paiement. Le voici seul et vacillant face aux banques internationales pour négocier une réduction de sa dette. Les fonds rapaces rappliquent, rachètent les anciennes obligations à prix cassé. Puis des bataillons d'avocats engagent des procédures pour contraindre le pays pourtant ruiné et le peuple à l'agonie dans les bidonvilles à rembourser ces obligations à hauteur de 100% de leur valeur.

Cet ordre cannibale du monde s'est imposé presque subrepticement, écrit-il. De très minces oligarchies capitalistes infiniment puissantes et échappant presque totalement à tout contrôle étatique, syndical, social, accaparent aujourd'hui l'essentiel des richesses de la planète et dictent leur loi aux Etats.»

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En 2015, 26 fonds vautours menaient 277 procédures devant 48 juridictions différentes contre 32 pays débiteurs. Dans 77% des cas, ils gagnent. Ces procès rapportent entre 300 et 2000% d'intérêts. Les juridictions britanniques et américaines sont les plus prisées.

«Les fonds vautours tuent», écrit Jean Ziegler. Exemple parmi tant d'autres: la famine qui s'est déclarée au Malawi en 2002. Le gouvernement n'a pas pu nourrir sa population car pour payer sa dette de plusieurs dizaines de millions de dollars à un vautour, il a dû vendre toutes ses réserves de maïs - 40.000 tonnes.

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Dans cet essai dédié «aux partisans têtus de la vérité» (l'expression est de Brecht), les rapaces sont nommés. Il y a Michael Sheehan, surnommé Gold finger à la City de Londres, possesseur de Donegal International, domicilié aux îles Vierges. Il a mis à genoux la Zambie. Il y a Peter Grossman, propriétaire de FG Capital Management, enregistré dans le paradis fiscal de l'Etat de Delaware. Lui s'est attaqué à la République démocratique du Congo.

Paul Singer, patron d'Elliott Management, a achevé de ruiner le Pérou en rachetant en 1995 pour 11 millions de dollars ses dettes décotées, avant de porter plainte contre le gouvernement de Lima à New York et d'obtenir de lui cinq ans plus tard 58 millions de dollars. L'Argentine, elle, s'est battue en vain pour ne pas exécuter un semblable jugement à son encontre. Alors, partout dans le monde, les avocats d'Elliott Management ont fait saisir les valeurs patrimoniales de Buenos Aires, jusqu'aux bateaux chargés de blé dans le port de Hambourg.

Le dégoût des citoyens allant grandissant, il ne serait pas absurde que les candidats à la présidence de la République répondent aux questions universelles posées par Ziegler. Lequel bat ces jours-ci la campagne en citant Warren Buffett, riche parmi les plus riches: «La lutte des classes, ça existe, évidemment, mais cette guerre, c'est la classe des riches qui est en train de la gagner.»

Anne Crignon

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Jean Ziegler, bio express

Jean Ziegler a notamment publié «la Suisse, l'Or et les Morts», «les Nouveaux Maîtres du monde», «Destruction massive. Géopolitique de la faim». Vient de sortir au Seuil: «Chemins d'espérance. Ces combats gagnés, parfois perdus mais que nous remporterons ensemble».

Paru dans "L'OBS" du 15 décembre 2016. 

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