Les « justes causes » de Winnie Byanyima

Publié le par Etienne Lozay

La directrice générale d’Oxfam s’est imposée comme l’une des figures de proue de la lutte contre la pauvreté dans le monde. Au Forum économique de Davos, en janvier dernier, elle est venue rappeler leurs responsabilités aux dirigeants politiques et économiques. Sans jamais se départir de son sourire.

Winnie Byanyima, l’une des figures de proue de la lutte contre la pauvreté.

Winnie Byanyima, l’une des figures de proue de la lutte contre la pauvreté. / Laurent Troude

Malgré le froid et la neige tombés sur Davos, dans le canton suisse des Grisons, elle a conservé, sous la doudoune matelassée obligatoire sous ces latitudes septentrionales, le boubou coloré qui lui rappelle son Afrique natale. « Je suis un animal des tropiques », lâche-t-elle en se délestant du manteau d’hiver, satisfaite de retrouver sa liberté de mouvement.

Mais qu’est venue faire, en cette fin janvier, Winnie Byanyima, 58 ans, directrice générale d’Oxfam International, regroupement de 19 organisations de lutte contre la pauvreté dans le monde, au Forum économique mondial ? Se sent-elle à l’aise au milieu de cette assemblée qui réunit chaque année les dirigeants – souvent des hommes – les plus influents de la politique et des affaires ? Est-elle là pour titiller leur mauvaise conscience et leur soutirer quelques chèques qui financeront les actions de son organisation ?

« Je suis ici pour leur dire que la pauvreté a des causes structurelles »

À ces questions, Winnie Byanyima réplique par un sourire amusé avant d’enchaîner, d’une voix douce et posée : « Je suis ici pour rappeler à ces leaders que le fossé qui sépare les riches des pauvres est intolérable. Pour leur dire que la pauvreté a des causes structurelles qui s’enracinent dans les décisions qu’ils prennent. Et pour les prévenir que s’ils ne font rien pour lutter contre les inégalités, tout le monde risque d’être perdant. »

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Ce plaidoyer, elle l’avait déjà développé en 2015, à cette même tribune de Davos où elle était venue présenter un rapport établi par Oxfam International. « Cette étude montrait que 80 milliardaires possédaient autant que les 3,5 milliards de personnes les moins riches de la planète. Or, le constat que nous faisons cette année, c’est que le phénomène s’est aggravé. Désormais, huit personnes seulement détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population. C’est une situation indécente quand on sait qu’une personne sur dix dans le monde vit avec moins de deux dollars par jour », souligne-t-elle.

Se battre fait bouger les lignes

Face à la montée inexorable des inégalités, n’a-t-elle pas le sentiment de prêcher dans le désert ? N’est-elle jamais tentée de baisser les bras ? « Ce serait mal me connaître », réplique aussitôt Winnie Byanyima en relevant la tête comme par réflexe.

« Se battre fait bouger les lignes. Hier encore, les grandes institutions internationales expliquaient qu’il fallait faire confiance au marché. Qu’il suffisait de produire des richesses pour sortir les gens de la pauvreté. Aujourd’hui, ils reconnaissent que les inégalités sont un frein au développement, qu’elles minent nos sociétés, qu’il faut réformer ce capitalisme qui ne sert les intérêts que de quelques-uns. Même les milieux d’affaires commencent à comprendre que c’est mauvais pour leur business », argumente-t-elle.

Enfance passée en Ouganda

Winnie Byanyima sait que changer le monde prendra du temps, mais elle est prête. Depuis longtemps. Depuis son enfance passée en Ouganda, dans un village déshérité de l’ouest du pays, dans une maison sans eau courante ni électricité, mais élevée par des parents qui ont transmis à leurs six enfants le sens de la dignité.

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« J’ai grandi dans une famille de résistants à une dictature terrible, brutale, celle du tyran Idi Amin Dada. Mon père et ma mère ont toujours ouvert leur porte à ceux qui souffraient pour s’être levés contre l’oppression. C’était dangereux, mais papa se moquait des risques. S’il faut mourir, que ce soit pour une juste cause”,disait-il. Voilà ce qui me guide : la vie ne vaut que si l’on se bat pour le bien au service des autres », raconte-t-elle avec émotion.

A 17 ans, elle doit fuir son pays

Un mot d’ordre que la jeune étudiante mettra en pratique en s’engageant, sur son campus, dans les rangs des militants opposants au régime du président Obote et de son chef d’état-major le général Idi Amin Dada. Ce qui l’oblige, à 17 ans, à fuir son pays pour échapper aux militaires. « Avec ma mère, nous avons traversé, de nuit, la frontière avec le Kenya. De là, je me suis envolée vers Londres pour y retrouver une de mes sœurs », poursuit-elle.

De ce passé de réfugiée, elle tire des leçons pour aujourd’hui. « En Angleterre, j’ai été accueillie. J’ai pu faire des études et devenir ce que je suis. Voilà pourquoi je suis si triste et en colère lorsque je vois comment l’Europe traite les migrants, en tournant le dos à ses valeurs, déplore-t-elle. Bien sûr, il y a la crise économique et la mondialisation qui ont laissé beaucoup de gens de côté. Mais il y a aussi la peur de l’autre et la xénophobie qu’utilisent les populistes pour conquérir le pouvoir. C’est pour éviter ce piège que nous avons lancé une grande campagne rappelant que les migrants peuvent être une chance et non un problème. »

Première africaine à la tête d’une grande organisation humanitaire

Le sort des migrants n’est qu’une des « justes causes » qu’elle défend avec force depuis qu’elle a pris la tête d’Oxfam International en 2013, devenant ainsi la première femme africaine à la tête d’une grande organisation humanitaire. Tout un symbole qu’elle interprète comme le signe d’un changement majeur dans la relation Nord-Sud.

« Pendant longtemps, les pays développés se sont contentés d’envoyer de l’argent vers les pays pauvres. Cette aide financière est encore très utile et nécessaire pour les États les plus démunis. Mais beaucoup d’autres, les pays dits émergents, ont surtout besoin d’être accompagnés dans leur développement. Cela passe moins par un transfert financier que par des coopérations nouvelles pour relever des défis communs », souligne-t-elle.

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Lutte contre la pauvreté et les inégalités, promotion des femmes, défense des droits humains, préservation de l’environnement, régulation financière : Winnie Byanyima et les dizaines de milliers de militants d’Oxfam sont sur tous les fronts. Un activisme tous azimuts que la directrice générale revendique au nom de la cohérence.

Mobiliser la société civile

«A la conférence de Paris sur le climat, en décembre 2015, j’ai parlé devant des industriels et des investisseurs pour les inciter à s’engager dans la transition énergétique. Parce qu’ils sont à la racine du problème du changement climatique qui touche d’abord les populations les plus pauvres de la planète », explique-t-elle.

Convaincre les décideurs passe aussi par la base, en mobilisant la société civile pour faire pression sur les décisions politiques. « Le pouvoir global des grandes compagnies doit être compensé par un mouvement global des citoyens, lâche-t-elle. On ne peut pas combattre la pauvreté sans faire de politique. Les gens ne sont pas pauvres parce qu’ils sont dénués de talents ou malchanceux, mais parce qu’ils n’ont pas voix au chapitre pour réclamer leurs droits. »

La voix des sans-voix

Pendant un an encore, terme de son mandat à la tête d’Oxfam, Winnie Byanyima sera donc la voix des sans-voix. Aspirera-t-elle ensuite à plus de tranquillité ? Secrète sur son domaine privé, elle convient que ses engagements n’ont pas toujours permis une vie familiale « classique », entre un mari resté en Ouganda, un fils qui poursuit ses études aux États-Unis et elle, toujours en mouvement. « Mais nous les Africains savons que dans la vie, pour avoir une chose, il faut parfois en abandonner une autre », ­sourit-elle.

On dit qu’en Ouganda ses partisans la verraient bien candidate à la présidentielle pour en finir avec le règne de l’autoritaire président Museveni, au pouvoir depuis 1986. « Si je peux incarner l’espoir de mon peuple, je ne fuirai pas mes responsabilités. Mais rien n’est encore décidé », confie-t-elle, avant d’assurer : « Ce qui est sûr, c’est que je continuerai de me battre pour la justice sociale et un monde meilleur. » On la croit sur parole.

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bio express

13 janvier 1959.Naissance dans le district de Mbarara, dans l’ouest de l’Ouganda, pays dirigé
depuis le coup d’État de 1966 par le président Milton Obote assisté de son chef d’état-major, le général Idi Amin Dada.

1966. Recherchée par l’armée en tant qu’opposante, elle obtient l’asile politique en Angleterre. Diplômée en ingénierie aéronautique par l’université de Manchester.

1981.De retour en Ouganda, rejoint la rébellion armée dirigée par Yoweri Museveni contre la dictature d’Idi Amin Dada qui a pris le pouvoir en 1971.

1989.Suite au succès de l’Armée nationale de la résistance, devient ambassadrice d’Ouganda en France.

1994. Élue députée au Parlement ougandais, elle fera trois mandats successifs.

1998. Mariage avec Kizza Besigye, chef du Forum pour le changement démocratique et opposant au président Museveni.

2004. Dirige le département « Femmes et développement » de l’Union africaine.

2006. Dirige le bureau des politiques de développement de l’ONU, à New York.

Janvier 2013. Nommée directrice générale de l’ONG Oxfam International.

 

 

Antoine d’Abbundo

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