Au Ghana, la filière équitable adoucit un peu le goût amer du cacao

Publié le par Etienne Lozay

Bien qu’ils vendent une partie de leur production « en équitable », les paysans d’Amankwatia vivent dans la pauvreté. Mais une école a été construite en 2010 grâce aux fonds de la coopérative

Sans un bruit, Kawa Konadu file entre les arbres, en direction de sa plantation. L’épais tapis de feuilles craque à chaque pas. Il faut souvent se baisser, écarter les branches, s’arrêter pour trouver un passage. Et surtout se hâter, pour ne pas perdre de vue le joli boubou bleu.

C’est que la végétation est déjà dense. Le terrain qu’exploite Kawa n’est pourtant situé qu’à une quinzaine de minutes de marche du centre d’Amankwatia, petit village de la province d’Ashanti, dans le centre du Ghana. Il se compose d’une parcelle d’environ un hectare, sur laquelle poussent des cacaoyers entourés de plusieurs autres essences. 

À l’évidence, on est ici bien loin du concept d’exploitation agricole tel qu’on l’entend sous nos latitudes. « J’utilise très peu de fertilisants et de pesticides, aucune machine hormis la machette, et je n’ai pas de quoi renouveler mes plants », soupire Kawa Konadu, 68 ans et mère de cinq enfants, qui exploite ce lopin de terre depuis une trentaine d’années.

des conditions de vie dures

Côté habitation, la situation n’est guère plus brillante : sa maison en torchis n’est composée que d’une seule pièce. « Pendant la saison, le travail est assez lourd. Il faut aller ramasser les cabosses et les ramener ici, puis les ouvrir une à une pour en extraire les fèves que j’empaquette ensuite dans ces feuilles de bananiers pour qu’elles fermentent », explique-t-elle en désignant, posées à même le sol, un amas de feuilles méticuleusement pliées. Enfin, Kawa ira peser sa production et la faire sécher sur l’une des tables construites dans le centre du village.

Les revenus tirés de cette activité sont difficiles à cerner. Sans doute de l’ordre de 600 € à 1 000 € par an, selon nos calculs. En tout cas, ces petits paysans, qui produisent une matière première agricole consommée dans le monde entier, vivent dans des conditions plus que sommaires. 

Amankwatia, isolé à une heure de piste d’Offinso, la ville la plus proche reliée au réseau routier, ne dispose ni d’eau courante ni d’électricité. Le paradoxe est tel que le chef du village, Nana Koaku Tabi, s’étonne qu’on puisse lui demander s’il aime le chocolat. « Bien sûr que oui, répond-il, mais je n’en achète jamais, c’est bien trop cher. » 

une coopérative de 65 000 producteurs

Kawa estime toutefois que sa situation s’est un peu améliorée depuis qu’elle a quitté PBC, la société d’État qui collecte la majeure partie des fèves au Ghana. « Dès que j’en ai eu l’occasion, j’ai rejoint Kuapa Kokoo, la coopérative du commerce équitable, explique-t-elle. Avec elle, les relations sont plus transparentes, il n’y a plus de triche au moment de la pesée des fèves. » 

Créée en novembre 1993, juste après la libéralisation partielle du marché du cacao au Ghana, Kuapa Kokoo compte aujourd’hui 65 000 producteurs, répartis dans 1 350 villages. Ce qui en fait l’une des plus importantes coopératives au monde, investies dans le commerce équitable. En 2012, elle a collecté plus de 42 000 tonnes de cacao… mais, faute d’un marché suffisant, elle n’en a vendu qu’un tiers à des clients labellisés Max Havelaar, le reste étant écoulé dans les filières traditionnelles.

Bien que tous les planteurs d’Amankwatia ne travaillent pas avec Kuapa Kokoo (qui signifie « producteur de bon cacao » en langue twi), le logo de Max Havelaar est bien visible dans le centre du village. « Au départ, nous étions une vingtaine dans la coopérative, explique Samuel Antwi, l’homme qui s’occupe de peser les fèves apportées par chaque producteur. Nous sommes 136 aujourd’hui », sur une population évaluée à 500 familles.

un prix d’achat presque identique à la compagnie d’Etat

Croisé à quelques pas de là, Kwaku Kesse reconnaît qu’il continue à travailler pour PBC. « La terre ne m’appartient pas, je l’exploite pour quelqu’un d’autre qui tient à travailler avec la compagnie d’État, explique-t-il. Mais si je pouvais, je rejoindrais Kuapa Kokoo. » 

Contrairement au principe sur lequel communiquent les acteurs du commerce équitable en France, ce n’est pas le système du « prix minimum garanti » qui attire ces petits exploitants : au Ghana, deuxième producteur mondial de cacao avec 20 % à 25 % du marché, le prix fixé par l’État n’est jamais descendu aussi bas ! Les membres de Kuapa Kokoo tirent donc le même revenu par sac que les autres planteurs. Avec, toutefois, un coup de pouce symbolique d’environ 75 centimes d’euros par sac de 62,5 kg, avec lequel Grace Addai, autre productrice de 62 ans, affirme avoir « acquis quelques plants de tomates ».

C’est plutôt la gestion démocratique de la coopérative qui intéresse les planteurs. Ainsi que la « prime de développement », deuxième pilier du commerce équitable, qui représente 10 % du chiffre d’affaires. Soit pour Kuapa Kokoo, la somme colossale de… 2,5 millions de dollars l’an dernier.

financement d’infrastructures

 « Nous gérons ce montant de manière transparente et démocratique », assure le directeur général de la coopérative, Kuame Owusu, dans son bureau climatisé de Kumasi, la grande ville du centre du Ghana. 

Environ 40 % va directement aux producteurs, sous la forme de don de machette, ou sert à financer des projets sociaux, comme des puits, des écoles ou une clinique mobile. Kuapa Kokoo encourage aussi les femmes à gagner en indépendance et à augmenter leurs revenus entre deux récoltes, grâce notamment à la mise en place d’ateliers de production de savons par exemple.

Une autre partie de la prime (8 %) est utilisée pour lutter contre le travail des enfants, un véritable fléau dans les plantations d’Afrique de l’Ouest. Quant au fonctionnement de la coopérative – qui emploie 55 salariés –, il capte 16 % du budget.

une nouvelle école dans le village

Amankwatia est l’un des huit villages à avoir bénéficié de la construction d’une école, en 2010, financée par Kuapa Kokoo : deux longs bâtiments de plusieurs salles, qui entourent une belle pelouse où des enfants courent après un ballon. « Nous accueillons 17 classes de primaire et du collège, soit environ 400 élèves », souligne le directeur, Appiah Owusu Blankson.

Abbass Ibrahim, 19 ans, est l’un d’eux. « Avant j’allais à l’école à Offinso, explique-t-il, mais depuis que celle-ci a été construite, je gagne une vingtaine de minutes de marche. » Féru de guitare, le jeune homme rêve maintenant de poursuivre ses études dans une école de musique. À côté de lui, Zinabou Harouna, 15 ans, affirme fréquenter l’école « depuis l’âge de 8 ans » et « rêve de devenir infirmière ». 

Tous, ou presque, sont fils et filles de producteurs de cacao… mais, visiblement, très peu ont envie de reprendre l’exploitation familiale. Ni même de rester dans la région. Sauf, parmi les enfants rencontrés ce jour-là, Amina Omarou, 14 ans, qui se présente comme « la meilleure de la classe » : « Moi, j’aimerais rester ici, dit-elle, pour enseigner, aider la communauté et devenir un modèle pour les autres enfants. » 

amélioration des résultats scolaires

Les résultats scolaires semblent s’être nettement améliorés, depuis la construction de l’école. L’absentéisme est en chute libre, même si, reconnaît Appiah Owusu Blankson, « il s’élève dès qu’il pleut, parce que beaucoup d’élèves viennent de loin et que, ces jours-là, les chemins deviennent impraticables ». 

Du côté des instituteurs aussi, il a fallu trouver les moyens de lutter contre les absences. En plus de l’école elle-même, Kuapa Kokoo a donc financé la construction de quelques maisons pour les accueillir.

Moses Akantwsi Anko, un professeur de maths de 33 ans, y habite depuis 2009. « C’est le gouvernement qui a décidé de m’envoyer ici, explique-t-il. Ce n’est pas toujours facile parce que mon épouse et mes deux enfants habitent à Kumasi, donc je ne les vois que le week-end. Mais cette école me plaît. Je trouve que le niveau n’est pas mauvais. C’est enthousiasmant. » 

Selon le directeur, aucun élève ne réussissait les examens pour poursuivre ses études au lycée, avant la construction de l’école. Ils seraient 52 % aujourd’hui.

SÉVERIN HUSSON, à Amankwatia, Kumasi (Ghana)

Publié dans Commerce equitable

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