Bernard Pinaud pour "Libération" : «Les solutions neuves, c'est maintenant ou jamais»

Publié le par Etienne Lozay

«Les solutions neuves, c'est maintenant ou jamais»


recueilli par Dominique Albertini (à Cannes)

Des manifestants réclament plus de justice sociale avant le G20, à Nice, le 1er novembre 2011 (© AFP Boris Horvat)

Bernard Pinaud est le délégué général de l'ONG CCFD-Terre Solidaire, association chrétienne qui lutte notamment contre les paradis fiscaux et la dette des pays pauvres. Après avoir rencontré Nicolas Sarkozy mercredi matin, il est présent au G20 de Cannes et au contre-sommet de Nice. Il raconte «son» G20.

Dans le document résumant les propositions du CCFD, vous écrivez que le G20 n'est ni légitime, ni efficace pour régler l'ordre du monde. Pourquoi alors vous y rendre?

Le G20 a été créé pour sortir de la crise financière. Aujourd'hui, il s'occupe d'un ensemble de questions bien plus large. De quel droit ? Pour nous, l'enceinte légitime pour cela, c'est l'ONU. Que 19 pays se rencontrent et discutent, pourquoi pas. Mais ils ne sont pas les directeurs de la planète - même si le passage du simple G8 au G20 est un progrès. Malgré tout, ces pays représentent 85% du PIB mondial, donc ce sommet a un impact énorme. On ne peut pas s'en désintéresser. Disons qu'on s'adresse aux pays qui composent le G20, pas au G20 en tant que tel.

Quel était l'objet de votre rencontre avec le Président, mercredi?

L'idée, dans cette dernière ligne droite avant le sommet, au moment où le texte final est pratiquement établi, c'est d'insister sur les quelques points où il y a encore une marge de manœuvre. C'est du lobbying, je n'ai pas de souci avec ce mot.

De quoi avez-vous discuté?

Notamment des paradis fiscaux. Nous pensons que ce qui sortira du G20 sur ce sujet, c'est une nouvelle "liste noire" de onze pays. Pour nous, c'est insuffisant, d'autant qu'on sait comme il est facile de passer de la liste noire à la grise ou à la blanche: il suffit de s'engager à passer des accords d'échange d'informations avec douze pays... qui peuvent eux-mêmes être des paradis fiscaux ! Selon nous, ce ne sont pas les territoires qu'il faut dénoncer, mais les utilisateurs de ces paradis fiscaux : grandes fortunes, banques, multinationales.

Nicolas Sarkozy est-il d'accord avec vous?

En gros, il dit que c'est quand même important d'avoir des listes, que ce sont d'abord les pays qu'il faut dénoncer. Pourquoi? Selon moi, c'est le résultat de la puissance du lobbying exercé par ces utilisateurs sur les États. Ne retrouve-t-on pas certains de leurs représentants au sein des gouvernements?

Vous le lui avez dit?

Cela se dit de manière polie. Insister particulièrement sur tel ou tel point permet de faire passer le message.

On se souvient pourtant d'un Nicolas Sarkozy très offensif sur cette question, notamment dans son discours de Toulon en 2008. Vous a-t-il déçu?

On y croyait. Cette crise, c'était l'occasion pour le politique de reprendre les choses en main. Le discours de Toulon, il y avait des accents à la Besancenot là-dedans. Alors, on ne soutenait pas plus Sarkozy qu'un autre, mais on était quand même dans un moment propice. A l'arrivée, je pense ques les pouvoirs publics pouvaient faire beaucoup plus. La vraie raison de cette déception, ce n'est pas l'absence de consensus entre États. Ce sont, notamment, les contradictions internes du gouvernement lui-même, et la puissance du lobby financier.

Vous soutenez aussi l'instauration d'une taxe sur les transactions financières. Avez-vous bon espoir?

Nicolas Sarkozy nous a dit que la France était un peu le seul pays à la soutenir. Angela Merkel avait donné son accord aussi, mais là, visiblement, c'est surtout la France qui pousse... C'est étonnant, tout de même, quand Nicolas Sarkozy était ministre des Finances, l'idée le faisait plutôt rigoler. Aujourd'hui, je ne pense pas que d'autres pays soient prêts à soutenir l'idée. Et la France ne l'appliquera pas seule. Le Président veut, je crois, tenter de passer par la Commission européenne. Mais ce sera long et compliqué

Finalement, ce genre de sommet permet-il vraiment de faire avancer les choses?

Oui. Cela peut être difficile à voir, mais il y a toujours de petites avancées bonnes à prendre. En 2005, par exemple, le G8 a annulé la dette de 18 pays pauvres, une conséquence de la pression des ONG sur les pays du Nord. Ce n'est pas dérisoire, cela soulage des populations entières.

La crise est-elle un bon moment pour faire avancer des idées neuves, ou avant tout un grand moment d'égoïsme national?

Ce n'est pas évident pour nous, ONG. On l'a bien senti avec Nicolas Sarkozy, très occupé par la crise européenne, même s'il a pris une heure et demie pour nous recevoir. Selon moi, il ne devrait pas y avoir de contradiction. La crise grecque, c'est le prolongement de celle de 2008, d'une économie déboussolée. On devrait donc réaliser que les solutions habituelles ne fonctionnent plus.

Mais personne au G20 ne va prôner le renversement du système...

Souvenons-nous qu'en 1929, Roosevelt avait taxé les riches à 80%. Aujourd'hui, s'agit-il d'un manque de volonté? D'un excès de collusion entre les politiques et la finance? Une chose est sûre: c'est maintenant que ça se joue, et les citoyens doivent faire pression.

Justement, vous étiez aussi présent dans la marche du contre-sommet de Nice, mardi. Vous préférez être là-bas ou ici, au G20?

Je préfère être à l'extérieur... Nous étions avec les altermondialistes pour dire que les peuples doivent passer d'abord, pas la finance.

Ces contre-sommets sont-ils vraiment efficaces?

Je pense que ces mouvements aident à la prise de conscience au niveau de l'opinion publique. On voit désormais que les gens se mobilisent sur des sujets compliqués. Concernant les paradis fiscaux, nous avions envoyé 450 000 cartes postales alertant sur le sujet, cela a porté ses fruits. Ce genre de mobilisation permet aux idées d'être ensuite reprises par les politiques.

Vous avez travaillé en coordination avec des ONG du monde entier. Il y a-t-il entre elles des désaccords, comme il peut y en avoir entre États différents?

Oui, par exemple entre celles des pays latins, qui insistent plus sur la régulation et le rôle des Etats, et celles de culture plus anglo-saxonne - comme en Inde - plus axée sur l'initiative privée.

G20, ONU, Europe, États, organisations internationales... avec un système international aussi complexe, comment les ONG savent-elles à qui s'adresser?

On commence à être vraiment bons sur cette question. Notre expertise technique et stratégique s'améliore depuis les années 2000. Nous travaillons en réseau avec des ONG du monde entier: ainsi, pour un problème spécifiquement européen, nous pouvons nous coordonner rapidement avec des ONG allemandes. Nous avons aussi des réseaux thématiques, pour mieux cibler des problématiques précises. Pour les paradis fiscaux, nous savons que c'est à l'OCDE qu'il faut s'adresser. Pour les questions agricoles, au FAO, etc.

Avez-vous déjà entamé un travail de lobbying auprès des candidats à la présidentielle, pour les encourager à reprendre vos propositions?

Oui, nous sommes engagés dans un travail de plaidoirie auprès de toutes les formations, sauf l'extrême-droite. Nous avons envoyé un document aux partis, et nous nous adresserons ensuite à tous les candidats déclarés. La lettre à François Hollande doit partir cette semaine.

Publié dans G8-G20

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