Brésil : Rio à l'heure de la Coupe du monde

Publié le par Etienne Lozay

 

Amnesty International France

Favela Morro da Provindecia © Jean-Claude Gerez
Favela Morro da Provindecia © Jean-Claude Gerez

[24/12/2013]

Rio de Janeiro accueillera quelques matches de la Coupe du Monde 2014, puis les jeux Olympiques en 2016. Soucieuse de soigner son image internationale, la seconde ville du Brésil multiplie les « aménagements urbains ». Et en profite pour expulser arbitrairement des milliers d’habitants de favelas. Enquête.

Extrait de La Chronique de décembre 2013

Perché sur son escabeau, un pinceau imbibé de peinture bleu ciel à la main, Everaldo Floriano de Carvalho repeint la façade de sa maison, située au cœur de la favela « Indiana », dans le quartier de Tijuca, à l’ouest de Rio de Janeiro. Trois ans qu’il reportait ces travaux à une date ultérieure. « En janvier 2011, explique cet homme de 36 ans, père de deux enfants, l’ancien Secrétaire municipal d’habitation est venu nous informer que la municipalité de Rio de Janeiro avait décidé de faire des travaux d’amélioration dans notre favela. L’idée était de nettoyer la rivière Maracana qui traverse la communauté ». Pour cela, certaines maisons situées en bordure du cours d’eau, considérée comme une zone à risque, devaient être détruites. Le responsable avait alors assuré que les familles concernées seraient relogées dans un quartier à quelques kilomètres. « L’invitation » valait également pour tous les autres habitants de cette favela créée en 1947. Uniquement sur la base du volontariat. « Par contre, ceux qui voulaient rester, précise Everaldo, pourraient compter sur des améliorations. Mais nous nous sommes aperçus que tout cela n’était qu’une manipulation pour diviser la communauté. Car la mairie n’avait qu’un objectif : raser la favela, comme ils l’ont fait ailleurs, pour faciliter la construction d’immeubles luxueux. Sans respecter notre droit à avoir un logement ».

Favela Rocinha © Jean-Claude GerezFavela Rocinha © Jean-Claude GerezRio de Janeiro s’apprête à accueillir, l’été prochain, quelques-uns des matches de la Coupe du Monde 2014. Deux ans plus tard, la seconde ville du Brésil avec 6,1 millions d’habitants, sera le siège des XXXIe jeux Olympiques de l’ère moderne. Ces deux «méga-évènements », présentés à l’époque de leur attribution comme une formidable opportunité de moderniser la « Cité Merveilleuse », n’en finissent pourtant pas de soulever des problèmes. Car la construction de voies express, la réalisation de travaux autour du stade Maracana, la modernisation de la zone portuaire ou encore les « aménagements urbains » autour du futur parc olympique ont d’ores et déjà entraîné plusieurs milliers d’expulsions forcées. Principales victimes, les populations vivant dans certaines favelas (bidonvilles) et quartiers informels de la ville. « Selon les propres chiffres fournis par les autorités municipales, plus de 19 000 familles, soit près de 100 000 personnes, ont déjà été déplacées depuis octobre 2009, explique Renata Neder, responsable du dossier au sein du bureau d’Amnesty International, à Rio de Janeiro. Et, pour une grande partie d’entre elles, leurs droits les plus élémentaires ont été violés ».


Pour s’en convaincre, il suffit d’assister à l’une des réunions mensuelles organisée par le Comité populaire de la Coupe et des jeux Olympiques de Rio de Janeiro, regroupant des dizaines d’associations d’organisations sociales et d’associations d’habitants des favelas de la ville, et auxquelles participe également Amnesty. L’occasion de rencontrer des habitants menacés d’expulsion, mais aussi des victimes. C’est le cas de Michel Souza dos Santos, qui vivait dans la favela de Restinga, une communauté située sur le tracé de la voie express Transoeste. « Le 22 octobre 2010, dans la matinée, des hommes ont débarqué avec des bulldozers, se souvient ce commerçant. Il y avait des fonctionnaires municipaux et des policiers lourdement armés ». Obligeant les familles à quitter leur maison, les policiers laissaient ensuite les machines « finir le travail ». « Si quelqu’un refusait de partir, le bulldozer enfonçait la porte ». Résultat, près de 500 familles qui vivaient et travaillaient à Restinga ont perdu leur maison, et pour certains leur emploi. Les plus chanceux ont « bénéficié » d’un loyer social (400 reais) dérisoire au regard du marché immobilier. D’autres ont été relogés dans une lointaine banlieue. Certains attendent encore d’être indemnisés.

« Une ville d’exception »

Pourtant, à écouter Eduardo Paes, le maire de Rio de Janeiro, « les autorités de la ville n’ont procédé à aucune expulsion forcée, et les familles ont été indemnisées de manière adéquate avant qu’elles ne perdent leur logement ». Une affirmation que conteste Amnesty. « Dans le cadre des investigations que nous avons menées, nous avons recensé de très nombreuses violations des droits, assure Renata Neder. Des milliers de familles ont d’ailleurs dû quitter leur domicile sans en avoir été informées suffisamment à l’avance. Dans la plupart des cas, aucune consultation ni dialogue préalable n’ont été lancés, ne serait-ce que pour informer les habitants du calendrier des travaux ».

Les propositions d’indemnisations, lorsqu’elles ont été formulées, se sont le plus souvent révélées indécentes au regard des prix du marché immobilier pratiqués à Rio. « Quant aux relogements, poursuit Renata Neder, ils sont généralement éloignés, avec pour conséquence de faire perdre leur emploi à des personnes qui n’ont ni le temps ni les moyens d’emprunter les transports publics ».

Si la plupart des organisations de la société civile, à l’instar du Comité populaire, reconnaissent « qu’il est nécessaire que les autorités de Rio de Janeiro mettent en place les infrastructures indispensables au succès et à la sécurité de la Coupe du monde 2014 et des jeux Olympiques de 2016 », de nombreux observateurs dénoncent néanmoins les « alibis » que constituent ces futurs grands rendez-vous sportifs. Ainsi, pour Carlos Vainer, professeur à l’Institut de recherche et de planification urbaine et régionale au sein de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), la cité est tout simplement en train de devenir une « ville d’exception ». « La ville d’exception transforme le pouvoir en instrument pour mettre la ville, de façon directe et sans médiation dans la sphère politique, au service de l’intérêt privé ». Un avis totalement partagé par Eliomar Coelho, conseiller municipal (Parti socialiste) depuis plus de vingt ans. « Le maire actuel administre la ville comme si c’était une entreprise, déplore t-il. Avec un seul objectif : nettoyer Rio de ses pauvres et la transformer en une cité pour les élites. En se servant de l’accueil des méga-événements pour justifier les expulsions de milliers de cariocas pauvres ».

Un projet alternatif

C’est également le sentiment des habitants de la Vila Autodromo, une favela abritant près de 3 000 personnes, située en bordure du lac de Jacarepagua à l’ouest de la ville. Particularité de cette communauté : elle n’est pas bâtie sur une colline mais au bord d’une lagune.

Composée en partie de familles de pêcheurs, Vila Autodromo offre aussi une vraie mixité sociale et n’a jamais connu de problèmes de sécurité ou de trafic de drogue. Autre point important : en 1980, l’ensemble des familles a obtenu du gouverneur de l’État de Rio une concession de ces terres pour quatre-vingt-dix-neuf ans. Pourtant, cette favela, simplement séparée du futur parc olympique par un mur d’enceinte, a été menacée de disparaître dès le début des années 1990.

Extrait de La Chronique de décembre 2013


ABONNEZ-VOUS !


« De nombreux arguments ont été utilisés pour tenter de justifier l’expulsion des habitants, souligne Renata Neder. Y compris, le dommage esthétique ! Le dernier a été la nécessité de faire passer une nouvelle voie rapide. La mairie a même fait l’acquisition d’un terrain à moins d’un kilomètre, afin d’y construire des logements sociaux ». De quoi faire enrager Altair Guimaraes, président de l’association des habitants de Vila Autodromo et résident depuis plus de vingt ans. « Vous vous souvenez de Robin des bois ? Il volait aux riches pour donner aux pauvres. Et bien à Rio, nos hommes politiques font le contraire : ils volent aux pauvres pour donner aux riches ! ». Cette colère a surtout nourri une farouche résistance.

« Nous nous sommes organisés et nous avons sollicité un groupe d’experts universitaires, explique Maria da Penha, 48 ans, riveraine depuis deux décennies. On a travaillé à un plan d’urbanisation alternatif qui prévoit de goudronner les rues, de créer un réseau d’égouts, de rénover des maisons insalubres et même de construire une école et une crèche  ». Le tout pour un coût 40 % inférieur à ce que propose la mairie. Soutenu par les organisations de la société civile – dont Amnesty International – le dossier a été longtemps ignoré par le maire. Du moins jusqu’au 9 août 2013. Lors d’une réunion regroupant plusieurs services municipaux et les différents protagonistes du dossier, Eduardo Paes, le maire, a en effet reconnu qu’il y avait eu des « erreurs » dans le traitement de la communauté et s’est dit prêt à « ouvrir des négociations basées sur le principe du maintien de la Vila Autodromo et de son urbanisation ». Une victoire pour les habitants de Vila Autodromo, et surtout un espoir pour tous les habitants des favelas de Rio et du Brésil de voir enfin leur droit à un logement être respecté. Et c’est cet espoir qui a aussi poussé Everaldo à repeindre enfin la façade de sa maison. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article