Cultivons notre droit à l’élévation toute la vie

Publié le par Etienne Lozay

Par ROBIN RENUCCI Comédien et directeur des Tréteaux de France, BERNARD STIEGLER Philosophe et président d’Ars Industrialis

Nous vivons le temps de l’incapacité - et nous nous sentons de plus en plus impuissants, parce nous tendons à devenir structurellement incapables. Après la destruction des savoir-faire par le machinisme industriel au XIXe siècle, au cours du XXe siècle, le consumérisme a liquidé les savoir vivre - par l’intermédiaire des industries culturelles et du marketing.

Au cours des dernières décennies, les savoirs formels ont été à leur tour réduits à néant : passés dans les appareils, ils ont désintégré les savoirs théoriques, c’est-à-dire critiques, laissant les humains stupéfaits et stupides par exemple face aux robots financiers, remplaçant la décision économique réfléchie par un mécanisme spéculatif aveugle qui a conduit au désinvestissement, à l’insolvabilité, à la paralysie et au règne d’une véritable bêtise systémique.

Un tel malheur n’est pas une fatalité : il ne pourrait advenir que de notre renoncement à vivre dignement, c’est-à-dire à désirer et à penser.

De nouvelles pratiques de savoir et de capacitation émergent de nos jours, que favorisent grandement les technologies numériques pourtant à l’origine des phénomènes les plus récents de la prolétarisation, de l’incapacitation et de la destruction des savoirs.

Il en va ainsi parce que ce que l’on appelle le numérique est la forme contemporaine de l’écriture, et parce que comme l’écriture à l’époque de Platon, il constitue un pharmakon (1).

Il n’y a pas d’avenir en dehors d’un immense processus de recapacitation de tous, dans tous les domaines. Cela suppose que la culture retrouve sa place et son sens, qui est précisément de donner accès à ce que, de l’origine de la philosophie aux Lumières, on appelle penser par soi-même, accéder à l’autonomie, conquérir sa majorité (au sens où Kant et Condorcet entendent ce mot) - la «capacitation» au sens d’Amartya Sen s’élargissant aux savoirs les plus divers, et s’étendant bien au-delà de la raison théorique.

A l’avenir, la culture comme recapacitation doit devenir la priorité - sous toutes sortes de formes qui restent à inventer pour faire fructifier l’héritage immense qui nous est légué, ce qui est d’autant plus accessible que, sur les ruines du consumérisme, émerge une économie de la contribution fondée sur la reconstitution de savoirs et de processus qui tirent le meilleur parti possible des technologies et réseaux numériques.

Seule la culture vivante, entendue en ses sens les plus variés et divers, permettra de lutter demain comme hier contre l’incapacitation.

Le sens, là est la question majeure. Il ne s’agit plus simplement d’«accéder» aux œuvres mais de développer notre potentiel individuel et collectif de production de symboles à travers créations et appréhensions partagées, contributions et expérimentations collectives.

Le défi d’aujourd’hui est de même nature que celui auquel, en son temps, Jules Ferry a invité la république à répondre.

Il nous impose un changement radical de paradigme. Pensons autrement nos politiques de l’art et de la culture et la façon de les écrire.

Sortons des oppositions bien peu innocentes entre une culture «populaire» et une autre qui ne le serait pas. Refusons l’opposition caricaturale entre professionnels et amateurs. Bannissons de notre vocabulaire les qualificatifs stigmatisants - «publics éloignés de la culture», «publics empêchés» - qui ne nous disent rien de la créativité et de l’inventivité populaires.

Il nous faut fabriquer du «commun», révéler l’intelligence collective, explorer tous les chemins qui nous permettront de renouer la conversation avec nos concitoyens. En son temps, Jean Vilar a inventé une place pour le spectateur en affirmant sa dignité, son potentiel et son rôle. Réinventons dans notre contexte la relation entre l’art et la société dans un souci d’élévation permanente. Le théâtre, espace de l’adresse à l’autre, de l’incarnation du verbe et de l’écoute est une formidable école du savoir être et de la recapacitation.

Comment inclure le destinataire dans l’œuvre elle-même, comment le rendre acteur de sa réception et tout autant producteur de symboles ? Pas d’œuvre sans pratique. Le rapport à l’art, la construction culturelle de soi passent par la pratique, par une relation sensible, développée et valorisée dès le plus jeune âge. La formation est le contrepoison du court-termisme. La société de la connaissance ne pourra se construire sans reconnaissance des savoir-faire et des savoir être de chacun et sans l’irremplaçable «partage du sensible» selon Jacques Rancière.

Il nous faut une action publique forte.

Cela suppose de réinventer en profondeur la nature même de la responsabilité et de la puissance publique en ce domaine et de redéfinir ses missions. Cela suppose aussi de revisiter les notions héritées de l’éducationpopulaire - et cela ne signifie certainement pas de reconduire plus ou moins mal une politique qui n’a jamais véritablement conduit à la démocratisation de la culture, laquelle, loin d’avoir échoué et d’être devenue caduque, n’a jamais vraiment commencé et reste entièrement à penser.

La dimension budgétaire des politiques culturelles est déterminante, mais elle ne saurait être le pivot de nos raisonnements. Oui, il faut des moyens nouveaux, bâtissons une fiscalité équitable, mais ils ne prendront sens que si nous engageons une réforme ambitieuse de nos objectifs et de nos actions. Confrontons nos ambitions professionnelles au regard critique et aux attentes de nos concitoyens. Tissons de nouvelles relations entre l’Etat, les collectivités territoriales, les professionnels, les citoyens. Définissons collectivement nos ambitions, donc les moyens à réunir. Faisons-le territoire par territoire, et, en même temps, au niveau de la nation tout entière.

Cultivons notre droit à l’élévation tout au long de la vie dans le respect de notre histoire et de nos principes fondateurs.

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