Forum social à Tunis: l’altermondialisme bouge encore

Publié le par Etienne Lozay

 

 

Le Forum social mondial de Tunis qui s’ouvre, mardi 26 mars, à Tunis parviendra-t-il à imposer ses thématiques et ses revendications, sans tomber rapidement dans l’oubli, comme les FSM de 2009 à Belém, de 2007 à Nairobi ou de 2006, éclaté en trois sites à Caracas, Karachi et Bamako ?

Douze ans après la tenue du premier FSM à Porto Alegre, et bientôt 20 ans après l’insurrection zapatiste, point de départ de l’altermondialisme, le processus des forums sociaux mondiaux peut donner l’impression d’être une simple survivance de la formule lancée en 2001 à Porto Alegre, pour contrer le forum de Davos. Pourtant, l’altermondialisme, en dépit de son hétérogénéité et de ses difficultés à peser politiquement, a permis à certaines idées innovantes de passer dans la culture commune.

« Pour une dynamique qui n’a qu’un peu plus d’une dizaine d’années, les FSM et l’altermondialisme sont parvenus à attaquer l’hégémonie néolibérale, juge ainsi Nicolas Haeringer, membre d’Attac. Le forum a contribué à installer l’idée qu’un autre monde était possible et à diffuser certaines pratiques. »

Quant à Gus Massiah, ancien président du Crid (Centre de recherche et d’information pour le développement) et membre du Conseil international du Forum social mondial, il reconnaît que « le FSM est aujourd’hui obligé d’aller plus loin. Je considère qu’il a gagné sur le plan culturel en démontrant que le néolibéralisme n’était pas acceptable, mais il n’a pas été capable d’imposer des changements ».

Victoire culturelle mais défaite politique ? Il est tentant de résumer ainsi une quinzaine d’années passées à contester la marchandisation et la financiarisation du monde, tant il ne s’est pas constitué d’internationale des mouvements alter, et tant les organisations françaises emblématiques, telles qu'Attac, paraissent aujourd’hui peu audibles.

Dans le cas d'Attac, organisation emblématique de l’altermondialisme, l’épisode de fraude électorale, qui a vu partir des instances dirigeantes certains fondateurs très critiqués pour leurs méthodes et leurs programmes inspirés des anciens pays de l’Est, a bien sûr joué. Mais, reconnaît Nicolas Haeringer : « On ne peut pas tout mettre sur le dos de cette crise interne. L’altermondialisme est parvenu à définir un horizon d’opposition commun, mais au fur et à mesure qu’on explorait ces espaces de rencontre, on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de communauté d’intérêt évidente entre une ouvrière de Lejaby et un petit paysan malien, par exemple. »


Pour Isabelle Sommier, professeur de science politique à l’Université Paris I et co-directrice d’un ouvrage intitulé L'Altermondialisme en France. La longue histoire d'une nouvelle cause, paru voilà quelques années aux éditions Flammarion, il est cependant nécessaire de nuancer : « Je n’irais pas jusqu’à parler de victoire culturelle. Il y a eu une reprise de certains slogans et de considérations, mais surtout de ce qui ne faisait pas vraiment clivage, comme la dénonciation des inégalités Nord / Sud. Cela ressemble au traitement de l’écologie, comme lorsque Jacques Chirac expliquait que la maison commune était en train de brûler, mais sans traduction politique concrète. »

Pourtant, même des gouvernements de droite, comme à l’époque de Jacques Chirac avec la taxe sur les billets d’avion, ou comme sous Nicolas Sarkozy avec le projet d’une taxe sur les transactions financières, ont repris certaines revendications emblématiques du mouvement alter. « La bataille des idées est importante, explique Christophe Aguiton, l’un des animateurs de la commission internationale d’Attac-France. Mais il y a un retour de bâton, parce qu’il y a aussi beaucoup d’édulcoration. »

Comme le remarque Gus Massiah, « de nombreuses propositions immédiates ont été avancées dans le forum depuis dix ans. Par exemple, la suppression des paradis fiscaux et juridiques, la taxe sur les transactions financières, la séparation des banques de dépôts et d’affaires, l’interdiction des marchés dérivés, la protection sociale universelle… Mais ces propositions ne sont pas révolutionnaires en elles-mêmes. Elles sont reprises aujourd’hui par des économistes de l’establishment, et même par certains gouvernements. Mais ces déclarations ne sont pas suivies d’effets car elles nécessitent une rupture avec le dogme néolibéral et la dictature des marchés financiers. Et ce sont toujours ces forces qui sont dominantes et qui n’accepteront pas, sans affrontements, de renoncer à leurs gigantesques privilèges. »

La crise déclenchée en 2008, qui a rendu flagrants les écueils de la financiarisation de l’économie, a d’ailleurs eu, sur l’altermondialisme, « un effet à double tranchant, explique Nicolas Haeringer. Elle a, à la fois, validé les hypothèses alter, mais les a banalisées. La partie consensuelle des propositions a été reprise, sans vraiment être traduite en politique. Je me souviens d’un moment étrange, à l’Université d’Attac qui s’est tenue en 2008, juste au moment de l’explosion des subprimes. Alors que cela aurait pu être un moment exalté, l’impression était plutôt qu’on venait de nous couper l’herbe sous le pied, car nous n’avions pas les moyens de faire pression politiquement, ni assez de propositions concrètes pour un contre-agenda, au moment même où ce que nous portions, parfois dans le désert, devenait une évidence. Le passage d'une position complètement minoritaire et contestée dans les médias à une position dont la pertinence est avérée demande du temps, alors que la crise des subprimes a opéré un basculement brutal ».

Pour Gus Massiah, il est donc désormais temps de « mettre l’accent sur une perspective plus radicale de transition écologique, sociale et économique. Nous pouvons trouver désormais des alliés auprès d’économistes comme Paul Krugman, Amartya Sen ou Joseph Stiglitz, mais il faut aller plus loin ».

Une autre difficulté pour le mouvement alter est que la crise économique n’a pas affecté avec la même vigueur les pays émergents et les pays occidentaux. Les effets de la mondialisation ne sont donc pas vécus de la même façon au Nord et au Sud, notamment au Brésil, berceau de l’altermondialisme. Cette « dérive des continents modifie les conditions de la convergence des mouvements telle qu’elle s’était construite dans le processus des forums sociaux mondiaux », estime Gus Massiah.

Pour Isabelle Sommier, dans les pays latino-américains, la question est d’ailleurs « moins celle de l’échec ou du succès du mouvement altermondialiste que celle de la prise du pouvoir et des liens entre les mouvements et les gouvernements qui en émanent. Avec des tensions à la fois à l’intérieur des espaces nationaux et entre, par exemple, le Brésil de Lula et les pays de la révolution bolivarienne emmenés par le Venezuela ».

 

 

 

 

 

Les héritiers de l'altermondialisme

Puerta del Sol, à Madrid 

Difficile de savoir si, sans la crise de 2008, la dénonciation de la mondialisation ultralibérale et de la financiarisation de l’économie se serait vraiment répandue. Posée autrement, cette question interroge la descendance de l’altermondialisme. Les « économistes atterrés », les indignados espagnols ou les mouvements Occupy de New York ou Londres sont-ils les héritiers de ce qui s’est noué autour des premiers contre-sommets à Seattle ou à Gênes ?

Pour Christophe Aguiton, en ce qui concerne le repositionnement de nombreux économistes, « il y a une filiation directe. Des gens comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman étaient des béats de la mondialisation qui ont complètement modifié leurs discours, notamment à cause de celui porté par l’altermondialisme ».

Dans le champ français, juge Nicolas Haeringer, « même si un économiste comme Philippe Askenazy ne se définira sans doute pas comme héritier de l’altermondialisme, on peut penser que les économistes atterrés n’auraient pas eu une telle répercussion sans le mouvement alter, même s’ils ont su en élargir l’audience. Le conseil scientifique d’Attac, notamment, a permis à des économistes hétérodoxes d’être entendus, et de montrer que tous les économistes n’étaient pas sur la ligne d’Olivier Pastré ».

En ce qui concerne les mouvements apparus depuis quelques années à Madrid ou à New York, lors de la conférence de presse organisée à Paris, à une semaine de l’ouverture du FSM, Nathalie Péré-Marzano, déléguée générale du CRID, estimait que la relation « était spontanée et naturelle. Au FSM de Dakar, en 2011, la liaison a été faite avec les Y’en a marre ! Et, à Monastir, quand nous préparions le FSM de Tunis, au printemps dernier, de nombreux représentants des indignés et des Occupy étaient présents, dont on peut dire qu’ils s’inspirent de la charte du FSM ».


Affiche d'Occupy Wall Street pour le 1er mai 2012 (DR)

Affiche d'Occupy Wall Street pour le 1er mai 2012 (DR)

Toutefois, précise Christophe Aguiton, « la filiation me semble moins évidente que pour les économistes hétérodoxes. Des mouvements comme Occupy ou les indignés ont certes récupéré une culture politique altermondialiste, en la radicalisant, notamment l’horizontalité et l’autogestion. Mais dans le mouvement alter, l’horizontalisation est une horizontalisation des organisations, et non des individus, ce qui change beaucoup de choses, parce que l’altermondialisme n’est pas réticent au principe de délégation et de représentation, contrairement aux mouvements apparus récemment ».

Pour Nicolas Haeringer, cette donnée modifie le processus de décision : « Comme le consensus altermondialiste se fait entre organisations, il est possible de donner un poids relatif, en fonction de son importance symbolique ou financière, à telle ou telle organisation. Une campagne sur la souveraineté alimentaire accordera sans doute plus d’importance à Via Campesina qu’à Utopia, et une centrée sur la citoyenneté universelle sera plus à l’écoute d’Utopia que de la CGT. »

En outre, précise-t-il, une caractéristique des mouvements comme Occupy ou des indignés est « une rupture avec le nomadisme du FSM, qui est un processus quasiment déterritorialisé. Tandis que l’occupation d’une place est un processus sédentaire, qui revendique un lieu. C’est notamment pour cela que, dans les FSM, l’important est d’abord la discussion, tandis que les indignés ou les membres d’Occupy accordent plus de place et d’importance à l’expérimentation des manières de vivre », ou à ce que la sociologie américaine a nommé les « politiques de préfiguration », fondées sur l’idée que si l’activisme est déjà démocratique, pacifique, égalitaire et créatif, alors, dans un petit coin du monde, ces éléments recherchés ont déjà triomphé.

Pour Nicolas Haeringer, s’il existe donc des similitudes, il est « important d’insister sur les différences, moins pour réfléchir en termes de généalogie et de transmission, que pour voir comment le mouvement alter peut rejoindre, aujourd’hui, certaines des exigences et des revendications soulevées par le mouvement Occupy ».

Alors qu’il n’a pas essaimé de manière suffisamment flagrante pour se renouveler ou se métamorphoser, l’altermondialisme pèse-t-il encore quelque chose, et le processus des FSM n’est-il pas définitivement « routinisé » ? Pour Christophe Aguiton, il faut revenir à la création du mouvement, à la fin des années 1990. « Il se produit dans un contexte où, à la fois, la pensée dominante est celle de la mondialisation heureuse et où, du côté des ONG, on croit pouvoir régler les grandes questions mondiales grâce à des grandes conférences multilatérales sur les femmes, la dette, le logement social ou l’environnement. L’altermondialisme apparaît alors comme une aile radicale qui cible les institutions internationales, menant le jeu de la mondialisation ultralibérale en s’appuyant sur deux réalités : le processus de mondialisation qui oblige les mouvements à se coordonner à l’échelle internationale et la possibilité d’identifier ses ennemis. »

La situation est moins lisible aujourd’hui, alors que l’unilatéralisme américain post-11 Septembre a pris un coup avec la montée en puissance des pays émergents et que les « ennemis » ont, comme l’altermondialisme, été affectés par des phénomènes de vieillissement et de fracturation.

« Le paradoxe, poursuit Christophe Aguiton, est que la mondialisation libérale se poursuit, mais sans leadership identifiable. La Banque mondiale ne fait plus rien, l’OMC est paralysée, le FMI ne s’occupe plus que de l’Europe. » Cet état de fait complique la stratégie des mouvements altermondialistes, comme l’explique Gus Massiah, pour lequel il était possible, dans les années 1990, « d’attaquer le système économique international à travers ses institutions, alors qu’elles sont aujourd’hui dépassées par le marché mondial des capitaux ».

Le Forum social mondial ne peut plus se présenter simplement comme le pendant de Davos, et ne se tient d’ailleurs plus début janvier, à l’instar de son homologue suisse. Isabelle Sommier, qui a mené plusieurs enquêtes sur le public des FSM, jusqu’à celui de Dakar en 2011, explique ainsi qu’on « perçoit une évolution de ses participants vers la professionnalisation et le plaidoyer. Les FSM ressemblent de plus en plus à des rencontres entre des ONG de droits de l’homme ou des organisations humanitaires, avec un déclin de la revendication politique ».

 

« Le temps des révolutions est un temps long et n’est pas linéaire »

Le fait que le FSM pose aujourd’hui ses bagages dans la Tunisie révolutionnaire peut-elle redonner à l’altermondialisme une dimension subversive qu’il a du mal à imposer ?

Le précédent forum s’est tenu en 2011 à Dakar, entre la chute de Ben Ali et celle de Moubarak, dont le départ a été annoncé pendant la cérémonie de clôture. Sa localisation, deux ans plus tard, dans le monde arabe libéré des dictatures, porte donc en soi une nouvelle dynamique, veut croire Gus Massiah pour qui « les insurrections méditerranéennes portent une espérance révolutionnaire », même si « le temps des révolutions est un temps long et n’est pas linéaire ».

À l’origine, il était prévu que le FSM de 2013 se déroule au Caire et non à Tunis. Mais pour qu’il puisse se tenir, il faut une rencontre entre des organisations locales et les structures internationales, dont les conditions n’étaient pas réunies dans le contexte égyptien. « Le fait qu’il s’installe à Tunis, et non au Caire, comme initialement envisagé, le francophonise et le provincialise », estime Nicolas Haeringer.

Pour redonner des couleurs à l’altermondialisme, le FSM de Tunis devra donc dépasser certaines tensions inhérentes à sa localisation dans cette région du monde, notamment les divergences de vues sur le Sahara occidental, les tensions entre des mouvements maliens favorables à l’intervention française et opposés aux revendications arabo-touaregs soutenues par certaines organisations de la région présentes au FSM, mais aussi les désaccords sur la situation syrienne, puisqu’il demeure, au sein de la gauche maghrébine, un vieux fond de nationalisme arabe sécularisé, pour lequel le régime d’Assad demeure un rempart contre l’impérialisme et l’extrémisme religieux.

Mais le forum de Tunis, en plus de devoir affronter son rapport à l’islam politique en particulier et à la religion en général (que nous aborderons dans un second article), se trouve surtout face à trois défis que Gus Massiah résume par trois questions : « Quelle traduction politique ? Quelles mutations des formes ? Quelles stratégies internationales ? »

Trois interrogations qui traversent l’altermondialisme depuis sa naissance, mais que l’hétérogénéité croissante, à la fois géographique et politique, des organisations qui se rendent au FSM ou des mouvements locaux dont l’altermondialisme estime qu’ils s’inscrivent dans sa logique, rend encore plus difficile à résoudre.

« Si on considère que la fonction du forum, explique Nicolas Haeringer, est de mettre en tension et en contact des formes opposées, par exemple des partis hiérarchisés avec des groupes affinitaires ; mais aussi différentes approches du changement avec des mouvements anti-hégémoniques et d’autres qui construisent plutôt une approche virale en termes de préfiguration ; et également des groupes ayant des positions très diverses sur le rapport à l’État ou le souverainisme, on peut ressentir un côté éreintant, à la longue, dans le fait d’exalter la diversité sur le mode de la célébration. Après dix ans, je pense donc que le FSM engendre autant de frustrations que d’espoir, mais c’est lié à sa nature. »

Publié dans FSM Tunis 2013

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