Forum social mondial : l’altermondialisme cherche un second souffle à Tunis

Publié le par Etienne Lozay

Forum social mondial : l’altermondialisme cherche un second souffle à Tunis

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 27/03/2013 à 12h07

La marche d’ouverture du FSM, à Tunis, le 26 mars (Thierry Brésillon)

La marche d’ouverture du Forum social mondial, le 26 mars, a redonné à Tunis un petit air de fête et de légèreté qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. De quoi passer un peu de baume au cœur d’une gauche sur la défensive depuis l’automne 2011 et traumatisée par l’assassinat de Chokri Belaïd le 6 février dernier.

Ceux qui connu les éditions historiques du FSM de Porto Alegre au Brésil l’auront certes trouvé un peu timide, mais le long cortège coloré où se succédaient syndicalistes européens, organisations écologistes du monde entier, associations africaines, collectifs indigènes d’Amérique latine au côté d’une présence massive de drapeaux de pays arabes apportait un peu de fraîcheur dans le climat plombé de Tunis ces derniers mois.


Gilberto Gil lors de la cérémonie d’ouverture du FSM (Thierry Brésillon)

Le concert de Gilberto Gil pour clôturer la marche était un véritable cadeau. Quelques dizaines de jeunes du fameux Comité de protection de la révolution du Kram (une banlieue populaire de Tunis), réputé pour son radicalisme – la bête noire de la gauche tunisienne –, se sont joints à la marche, sans déclencher d’incident sérieux. Quelques associations islamistes ont défilé en portant les photos de militants morts sous la torture pendant les années de dictature. Mais rien n’a gâché la fête.

Le FSM à Tunis : foudroyant !

Kamel Jendoubi, l’ancien président de l’Isie (la commission électorale), familier des organisations altermondialistes à l’époque de son exil parisien, souligne  :

«  Au Forum social européen à Paris en 2003, nous avions fait venir une cinquantaine de Tunisiens, pour commencer à penser la Tunisie dans un contexte mondial. Nous étions loin d’imaginer que dix ans après, c’est le monde qui viendrait en Tunisie pour le Forum social mondial. C’est foudroyant.  »

Le comité d’organisation a réussi l’exploit de mettre le programme des quelque mille ateliers prévus durant les quatre jours à disposition des participants deux jours avant l’ouverture. Du jamais vu au FSM. Pour autant, il en faudra beaucoup plus pour savoir si cette édition tunisienne aura réussi son pari, car les enjeux sont décisifs pour la mouvance altermondialiste, venue chercher un second souffle dans la Tunisie en transition démocratique.

Le FSM est questionné sur son «  essoufflement  » depuis sa troisième édition en 2003. En fait, c’est surtout l’intérêt médiatique qui s’est essoufflé, une fois passé l’effet de nouveauté. Et donc, le bénéfice que peuvent en tirer les politiques en campagne électorale.

Les deux enjeux de l’altermondialisme

Le FSM reste le lieu où naissent et se structurent des mobilisations transnationales sur des grandes questions, comme la taxation des transactions financières ou la lutte contre les paradis fiscaux, qui sont imposées dans le débat public.

Mais la répétition use la capacité de la mouvance altermondialiste à créer le rapport de force, surtout dans un contexte radicalisé par la crise financière. Le FSM est venu à Tunis avec essentiellement deux objectifs, explique Bernard Pinaud, délégué général du CCFD-Terre solidaire, l’une des organisations qui soutient le processus depuis l’origine  :

«  Le premier enjeu pour l’altermondialisme est d’établir des passerelles avec les nouvelles formes de mobilisation, notamment le mouvement Occupy né dans la foulée de Occupy Wall Street ,et des réactions aux politiques d’austérité en Europe. Ou des mobilisations locales, comme la lutte contre le gaz de schistes pour les inclure dans un agenda mondial.

Le second est de connecter le mouvement altermondialiste avec les révoltes arabes, dont les initiateurs sont des jeunes non organisés, et de renforcer les sociétés civiles des pays arabes.  »

Or, aucun de ces deux paris ne paraît gagné d’avance.

Une nouvelle culture de mobilisation

Chico Whitaker, l’un des concepteurs brésiliens du FSM, est parti à la rencontre des mouvements Occupy à travers le monde, mais leur force et leur spontanéité en fait aussi la faiblesse, de l’aveu même de Bernard Pinaud  :

« Quand on veut les faire venir au FSM, avec qui discuter  ? Avec des individus  ? Comme il n’y a pas d’organisation, on ne peut rien connecter.  »

Le FSM, dont le but est de mettre en réseau des organisations, a trouvé plus horizontal et plus informel que lui, et la forme même du Forum – séminaires, ateliers – ne correspond pas à la culture de ces nouvelles mobilisations.

La décision de se réunir dans un pays du Maghreb avait été prise dans l’enthousiasme lors de l’édition de Dakar, en janvier 2011, le jour de la chute de Moubarak. Les révoltes arabes semblaient pouvoir élargir le territoire de l’altermondialisme à un monde arabe, très peu représenté jusque-là dans les FSM.

Comme le note Gus Massiah, l’un des principaux artisans de la mouvance altermondialiste française :

« Les sociétés civiles arabes ont enfin la possibilité de discuter ensemble de ce qui se passe dans une région qui est un nouveau territoire d’avancée démocratique. Car la démocratie avance par région. »

Mais depuis 2011, la donne s’est compliquée.

Les écueils du FSM à Tunis

  • Une polarisation à outrance

Un cortège en hommage à Chokri Belaïd lors de la marche d’ouverture du FSM (Thierry Brésillon)

Le contexte politique, d’abord, s’est polarisé à outrance. Et l’assassinat de Chokri Belaïd a creusé un fossé de sang qu’il est devenu difficile de franchir. L’un des risques pour le FSM serait de tendre un peu plus la situation. Un écueil pour l’instant évité par les organisateurs, qui sont parvenus à inclure toutes ceux qui partagent les principes de la charte du FSM, y compris des associations islamistes. Non sans faire grincer quelques dents parmi ceux qui voient d’abord le FSM comme l’occasion de donner un écho international à l’opposition contre Ennahdha.

  • Un Maghreb des Etats divisé

Le contexte régional est toujours hostile. Comme le souligne Kamel Labib, coordinateur du Forum social maghrébin :

« La difficulté est de bâtir un processus dans un espace maghrébin qui n’existe pas, toujours traversé de tensions entre des Etats, dont certains, comme l’Algérie, ne voient pas le Forum social d’un très bon œil. La Libye émerge du tribalisme. Le conflit saharaoui divise. Le conflit malien accroît les tensions régionales... ».

Une délégation algérienne en partance pour le FSM a d’ailleurs été bloquée à la frontière par la police algérienne pour cinq heures d’interrogatoire.

  • Le différend syrien

Des partisans de Bachar el-Assad lors de la marche d’ouverture du FSM (Thierry Brésillon)

Autre caillou dans la chaussure du FSM : le cas syrien qui divise fortement une gauche arabe, partagée entre l’appui aux rébellions contre la dictature et un tropisme nationaliste et anti-impérialiste, qui porte beaucoup de militants à soutenir Bachar el-Assad. Une promesse de belles empoignades. Pas sûr que l’ambiance soit aussi légère que les vibrations brésiliennes de Gilberto Gil.

Publié dans FSM Tunis 2013

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