Frère Laurent Lemoine « Il faut que l’éthique respire »

Publié le par Etienne Lozay

Élaboré par une équipe œcuménique, le « Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne » (1) développe, de manière argumentée et accessible, la réflexion éthique des chrétiens.


La Croix :  Pourquoi faire paraître aujourd’hui un volumineux dictionnaire d’éthique chrétienne ? Quels besoins avez-vous identifiés ? 
Frère Laurent Lemoine (1) : Nous avons voulu proposer un dictionnaire qui n’existait pas. Dans le domaine de l’éthique, soit il existe des ouvrages intracatholiques (catéchismes, Dictionnaire de morale catholique…), soit des ouvrages de philosophie morale, comme le Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale dirigé par Monique Canto-Sperber, qui n’est ni confessant, ni chrétien. Nous avons voulu élaborer un dictionnaire d’éthique chrétienne qui soit en dialogue avec la culture contemporaine. Pas seulement un dictionnaire qui illustre le magistère catholique, mais un ouvrage qui, à l’intérieur de son propos, nourrisse un débat avec la culture contemporaine, assume ce débat et les tensions qu’il provoque inévitablement.

En quoi la prise en compte de notre contexte moderne, sécularisé et pluraliste, marque-t-elle ce travail ?
Fr. L. L. : Nous assumons le fait que ce dictionnaire ne soit pas un dictionnaire catholique. C’est plutôt un dictionnaire de culture chrétienne en dialogue avec le monde. On y trouve non seulement l’expression du magistère catholique, mais aussi le point de vue des autres confessions chrétiennes et, parfois, celui d’incroyants. C’est un peu la même démarche que le Parvis des gentils.

Nous avons eu le souci de ne pas surplomber la société, mais d’entrer en dialogue avec elle. Comme y invite le pape François, nous avons cherché à construire des ponts : entre les compétences, les savoirs, les appartenances, voire les identités. C’est aujourd’hui capital pour éviter la violence. Ce dictionnaire assume beaucoup de périphéries. Il est allé dans beaucoup d’endroits, avec beaucoup d’auteurs, sur des questions périphériques. Il sort des quartiers aisés de la théologie et va vers les quartiers de précarité et de pauvreté de la société, de la théologie, là où l’on avance sur des sables mouvants, où les choses sont moins évidentes…

Vous avez invité quelques auteurs non chrétiens. Quel a été le sens de votre démarche ? 
Fr. L. L. : Nous avons travaillé avec une grande majorité d’auteurs chrétiens et quelques auteurs non croyants, qui ont accepté le jeu d’un dictionnaire d’éthique chrétienne. Pourquoi avoir fait appel à eux ? Parce que l’on sait très bien que, sur certains thèmes, ce sont eux qui ont les compétences. Ces auteurs ont accepté de travailler scientifiquement, en fonction d’un lectorat et d’un projet qu’ils savaient être chrétien. Ensemble, nous avons pu élaborer des textes avec lesquels nous sommes en plein accord. Rappelons que pour saint Thomas le dialogue avec les autorités modernes, profanes – Aristote et les autres philosophes grecs – ne faisait pas problème. La Somme de théologie fut vraiment une démarche anti-communautarienne !

L’originalité de ce dictionnaire est d’être œcuménique. Une nécessité, dites-vous en introduction, qui s’est révélée être une richesse… 
Fr. L. L. : Aujourd’hui, il n’est plus possible à une seule Église de porter un tel projet. Par ailleurs, la diversité de nos points de vue sur l’éthique est une chance. Chaque Église a une manière de travailler la morale et l’éthique qui lui est propre. L’Église catholique travaille à partir d’un point central, le Saint-Siège, qui est une instance unifiante. Pour résumer grossièrement, les théologiens catholiques proposent et le magistère discerne. Cela fonctionne comme un système, au bon sens du terme, auquel nous sommes habitués, mais qui a un inconvénient : certaines questions éthiques sont du coup toujours traitées de la même manière.

On peut se demander si le catholique n’est pas le seul moraliste et le protestant le seul éthicien, comme le dit volontiers Denis Müller. C’est dommage, car il faudrait arriver à pouvoir profiter des deux postures. Si les catholiques se situent uniquement dans le champ de la morale, c’est-à-dire du « code de la route », des normes, du permis et du défendu, et si on laisse aux protestants les questions d’autonomie, c’est problématique. Notre collaboration œcuménique a permis de désenclaver le traitement interne aux Églises de certaines questions difficiles.

Votre dictionnaire a le souci de ne pas clore l’éthique sur elle-même, mais de la reconnecter au champ théologique et biblique le plus large, avec des entrées comme « Bible » ou « Grâce »… 
Fr. L. L. : Il ne faut jamais laisser la morale aux moralistes, ni l’éthique aux éthiciens. Il faut que l’éthique respire. Pour cela, il faut donner aux lecteurs un accès aux traditions historiques, aux cultures, aux réflexions de fond, d’où les positionnements éthiques sont issus. Un des grands maux de la société actuelle, c’est que les positionnements éthiques sont coupés des identités, des cultures d’origine. Pour éviter les identités d’emprunt, il faut proposer aux gens l’accès aux sources et aux textes. Faire en sorte que l’éthique ne soit pas seulement une écume, une mousse…

Après avoir bouclé ce dictionnaire, que diriez-vous de l’état de santé du champ de l’éthique chrétienne ? 
Fr. L. L. : Au titre des points forts, je citerais le travail œcuménique, qui est vraiment spontané, évident, avec les protestants de vieille tradition. Au titre des points faibles, il y a le problème persistant d’une morale catholique à deux vitesses, que le jésuite Jean-Yves Calvez avait bien diagnostiqué : un discours social et économique plutôt innovant, où les catholiques sont en dialogue de pointe avec leur temps, et un discours sur l’éthique sexuelle et familiale qui est en souffrance. Nous ne pouvons nous satisfaire de ce décalage. Il faut aussi évoquer le manque d’auteurs. La fragmentation du savoir touche les moralistes qui n’ont plus le temps de faire une œuvre. Dans le champ catholique, les derniers grands moralistes furent Bernhard Häring et Xavier Thévenot. Ce manque d’auteurs et de temps est une réalité assez inquiétante. Il y a peut-être une éthique du fragment à développer, comme le faisaient les Pères avec les aphorismes, mais, pour produire une éthique du fragment, il faut avoir des sources très solides. Sinon on tombe dans la fragmentation…

Quel accueil espérez-vous du grand public ? 
Fr. L. L. : C’est banal de dire qu’il y a un effacement, un écroulement, un désert vis-à-vis des références judéo-chrétiennes. Ce dictionnaire représente un accès très lisible à un patrimoine dont les gens n’ont même pas idée. Nous espérons sincèrement contribuer à le faire connaître. Comment se satisfaire, par exemple, que les droits de l’homme, dont on parle tous les jours par un biais ou un autre, soient coupés des débats qu’ils ont connus dans le christianisme ?

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UN DICTIONNAIRE QUI FERA DATE 

Avec plus de 200 articles rédigés par plus de 100 spécialistes – théologiens, mais aussi philosophes, historiens, psychanalystes, scientifiques… –, le  Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne  rassemble une somme de savoir et de sagesse considérable.

Le lecteur en quête d’une information lisible, informée, critique, sur les difficiles questions que posent l’éthique et la morale, y trouvera de quoi nourrir sa réflexion. Le volume développe aussi bien les grandes notions classiques de la théologie morale (alliance, amour, bien et mal, conscience, grâce, loi, péché et pardon, salut…) que des questions plus spécifiques, relevant de l’éthique familiale et sexuelle (avortement, contraception, pédophilie, homosexualité, parentalité…) ou de l’éthique sociale et publique (écologie, économie , énergie, mondialisation, non-violence, torture…).

Le dictionnaire a aussi choisi de proposer une vaste palette d’auteurs : réunir le sociologue Éric Fassin et le théologien Xavier Lacroix n’était pas une évidence à l’heure des débats clivants sur le «mariage pour tous»! On peut juste regretter que quelques entrées – comme déontologie, jouissance, fantasme… – s’en tiennent à une information scientifique de grande tenue, sans faire dialoguer ces notions avec la théologie et la spiritualité chrétiennes.

ÉLODIE MAUROT.

(1) Dominicain et théologien, codirecteur avec Éric Gaziaux et Denis Müller du Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne. 

À l’occasion de la parution du Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne, la librairie La Procure organise une soirée, mercredi 10 avril à 20 heures, avec Laurent Lemoine et plusieurs contributeurs : Jesús Asurmendi, Guy Aurenche, Véronique Margron et Dominique Greiner, assomptionniste et rédacteur en chef de La Croix. La Procure, 3 rue de Mézières, Paris 6e . Inscription : 01.45.48.20.25.

RECUEILLI PAR ÉLODIE MAUROT

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