Gael Giraud : Vers une transition écologique en Europe

Publié le par Etienne Lozay

 

 

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TC : Crise financière, crise de la dette, austérité budgétaire… mais aussi climat, ressources énergétiques : Existe-t-il d’autres avenirs, d’autres voies, pour le modèle économique européen ?

Gaël Giraud : Ces questions intéressent le monde, la planète. Celles de la raréfaction des ressources énergétiques et du climat sont liées mais en même temps distinctes. A propos du climat, le dernier rapport du GIEC est encore plus catastrophiste que le précédent. Il est très vraisemblable que nous n’arriverons pas à tenir notre propre engagement de ne pas augmenter de plus de 2 degrés la température moyenne à la surface de la planète par rapport à la température moyenne qui prévalait pendant la Révolution industrielle. Il est déjà trop tard. La question suivante est donc comment ne pas dépasser une hausse de + 5 degrés ?

Nous avons vraiment à nous retrousser les manches pour faire en sorte de ne pas dépasser la nouvelle limite de plus 5 degrés  de la température moyenne à la surface de la planète. D’autant qu’à plus 5 degrés, les images qui illustrent le dernier livre de la Bible dans le livre de l’Apocalypse ne seront plus à lire de façon allégorique pour aider le lecteur à grandir spirituellement mais de manière littérale.
 
Et pour les ressources énergétiques ?

C’est le second point : l’enjeu énergétique. C’est la question du pic de pétrole et plus généralement du pic des ressources naturelles : les ressources naturelles non renouvelables connaissent toutes forcément un pic : nous ne pouvons en extraire qu’une quantité finie du sous sol, et seulement une partie finie chaque jour. En ce qui concerne le pétrole, le vrai sujet n’est pas si les réserves de pétrole dans le sous-sol sont en voie d'épuisement, il en reste encore beaucoup trop ! Le vrai sujet, c’est la taille du robinet. Nous avons atteint la taille maximale du robinet avec les techniques conventionnelles d’extraction du pétrole : nous en sommes environ à 90 millions de barils par jour sur toute la planète et cela fait neuf ans que nous n’arrivons pas à dépasser cette quantité quotidienne malgré les moyens colossaux dont disposent les compagnies pétrolières. Ça ne suffit plus. Il y a un petit débat sur l’évolution des techniques d’extraction non conventionnelles, par exemple avec la fracturation de la roche, pour le pétrole comme pour le gaz de schiste. Cela va-t-il nous sortir de cette impasse ? La question reste posée. Selon des amis ingénieurs pétroliers, cela peut nous donner au mieux un répit jusqu’aux années 2020, 2025 au niveau planétaire. Qui plus est, la fracturation hydraulique doit apporter la preuve qu'elle ne met pas en péril les populations à proximité des zones d'exploitation. Preuve qui n'est pas faite à ce jour.

En France nous n’avons pas de pétrole, nous n’exploitons pas le gaz de schiste, heureusement pour le climat ! Il est urgent qu’en France et en Europe de l’Ouest on entame la transition énergétique et plus globalement écologique.
Face aux échéances climatiques il nous faut à la fois réduire massivement de nos émissions de gaz à effet de serre et, sur le plan énergétique nous libérer de notre dépendance à l’égard des énergies fossiles. Est-ce possible ? Techniquement, oui. Nos entreprises sont prêtes à entamer cet immense chantier qu’est la transition écologique en France. Quels que soient les détails de la feuille de route, il y aura un certain nombre d’étapes incontournables. La première est la sobriété énergétique. En particulier la rénovation thermique des bâtiments en France. Le bâtiment c’est 40% de notre consommation d’énergies fossiles et un quart  de nos émissions de gaz à effet de serre. Avec une rénovation thermique des bâtiments on fait d’une pierre plusieurs coups : on réduit la consommation d’énergies fossiles, on améliore la balance commerciale française dont le déficit est égal chaque année au prix de la facture pétrolière - 70 milliards d’euros par an -et en même temps on réduit  nos émissions de gaz à effet de serre. Et puis évidemment cela créera beaucoup d’activité et d'emplois.
 
C’est là le point le plus avancé de notre réflexion : la rénovation thermique des bâtiments. Un chantier au moins pour 50 années.

Tout un mode de vie à revoir ?

Le deuxième grand chantier, c’est l’éco-mobilité. Moins d’avion, le train à la place de la voiture à moteur à explosion et, quand ça n’est pas possible, le car ou la voiture électrique. Un réaménagement complet du territoire avec des petits centres urbains très denses innervés par un réseau de transports urbains très développés, reliés par des trains, de la poly-agriculture autour des centres urbains avec des circuits courts  pour nourrir les urbains.

Enfin troisième grand chantier : le verdissement des processus industriels et agricoles.
La transformation écologique est un immense chantier. Pour moi, c’est le grand projet de la société européenne dont nous avons besoin.

En quoi est-ce un projet « européen » ?

La génération qui a reconstruit l’Europe de l’Ouest entre 1945 à 1975 avait une mission historique claire : l’Europe était détruite avec la guerre, il fallait tout rebâtir. Cette génération, qui est celle de nos parents ou grands parents, a été héroïque car elle a reconstruit notre continent en 25 ans. Mais évidemment au prix  d’une dévastation naturelle incroyable et d’un usage désordonné du pétrole. A l’époque on connaissait très mal l’enjeu climatique, on ne peut donc guère reprocher cette erreur à nos parents : ils ont parfaitement rempli leur mission. La difficulté est que la génération qui arrive à l’âge adulte dans les années 70-80 n’a plus la mission historique de reconstruire l’Europe puisque c’est fait. Elle ne peut non plus reprendre naïvement les grands idéaux, les utopies du XIXème siècle liés à la civilisation européenne, au progrès technique, à la rationalité, car elle sait que le progrès technique et la rationalité mènent aussi à Hiroshima, au goulag et aux camps de concentration. C’est pourquoi elle  manifeste alors une désaffection pour les grandes utopies mobilisatrices, mais aussi pour les grandes institutions en charge de ces utopies que sont l’Etat et l’Eglise. Ce n’est pas un hasard si se produit à ce moment là une perte de crédibilité simultanée de l’Etat et de l’Eglise.

Pour nous, Européens de l’Ouest, nous vivons une grande panne eschatologique depuis les années 1980, une incapacité à formuler un grand récit qui donne du sens, reliant le passé au présent et à l’horizon de l’avenir. Quel peut être notre grand récit aujourd’hui ? Je suis convaincu que cela peut être cette transition écologique : il s’agit rien de moins que de sauver l’humanité, la planète !

Quel est notre grand récit aujourd’hui ? Je suis bien en peine de le formuler, tout comme notre Eglise d’ailleurs.

Et pourtant je suis convaincu que ce grand récit peut être cette transition écologique : on en a pour plus d’un siècle, c’est formidablement enthousiasmant, très roboratif, et il s’agit rien de moins que de sauver l’humanité, la planète !

Comment agir en faveur de la transition écologique au niveau européen ?

Comme toujours en cas de transition, il faut faire face à un certain nombre d’obstacles, essentiellement financiers. Ma réponse : les moyens de financement de la transition écologique existent. Si l’on fait tout en même temps, cela représente une dépense d’environ cent milliards d’euros par an pour la France ---à multiplier par 5 pour la zone euro, soit 500 milliards d’euros chaque année pendant au moins dix ans. C’est important. A titre indicatif je rappelle que la BCE a été en mesure de créer 1000 milliards ex nihilo pour les banques en 2012.

Autre obstacle : la régulation des marchés financiers. C’est l’épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Un prochain krach financier arrivera tôt ou tard. Pour éviter les dévastations que provoque un tel krach, il faut réglementer les marchés financiers. C’est indispensable si on veut un minimum de prospérité en Europe.

Les cours boursiers connaissent une nouvelle bulle spéculative, les marchés des cours boursiers ont dépassé les niveaux d’avant la crise de 2007 alors que l’économie réelle n’a pas encore digéré la crise. Il y a un découplage entre le niveau des cours boursiers et la réalité économique, ce qui amènera un rattrapage tôt ou tard, donc un nouveau krach financier. Pour éviter les dévastations que provoquera un tel krach, il faut réglementer les marchés financiers. Peu de choses ont été engagées malgré les efforts d’un Michel Barnier, commissaire européen, assez isolé. Le lobby bancaire est extrêmement puissant. Les gouvernements, qu’ils soient allemand ou français sont extrêmement bienveillants à l’égard du lobby bancaire, pour ne pas dire complices. Or la réglementation est indispensable si on veut un minimum de prospérité en Europe.

Comment situez vous la question de l’Euro à ce propos ?

L'Euro fait lui-même partie du problème structurel auquel l'Europe est confrontée aujourd'hui. Il faut réformer l’Euro pour sauver l’Europe. Pour sauver le projet politique européen, il faut d’abord construire le pilier politique qui nous fait défaut. Nous avons fait l’Europe des marchés, de la finance, mais pas l’Europe politique. Le fédéralisme politique et budgétaire est l’horizon a priori le plus souhaitable. C’est aussi l’avis de la commission des évêques européens qui a fait une belle déclaration en janvier 2012 pour inciter l’Europe à avancer à marche soutenue vers le fédéralisme européen. Plus le temps passe, cependant, plus la crise s’approfondit, plus c’est difficile de fédérer les budgets nationaux. Des économistes font actuellement des propositions pour régler ces questions structurelles. Des plans B se discutent avec des gouverneurs de banques centrales qui réfléchissent à une sortie de la zone euro par les pays du nord. La zone euro est vraiment très fragile.

Avec l’Euro nous avons imposé une monnaie unique et un taux d’intérêt unique fixé par la banque centrale européen à des zones économiques  très disparates, très hétéroclites. C’est de la folie que de croire que la Grèce pourra converger en un temps  humainement visible vers le schéma économique de l’Allemagne : la Grèce n’a pas d’industrie, la Grèce c’est du tourisme et du transport maritime. Il n’y a aucune chance que l’on assiste à une industrialisation massive de la Grèce dans les 10 années qui viennent ! Plus généralement les pays du Nord : Allemagne, Autriche, Finlande, Benelux sont engagés dans une stratégie globale caractérisée par un gel des salaires, une déflation salariale. Les pays du Sud, eux, ne sont pas engagés dans cette stratégie. On peut en débattre mais c’est comme ça. En imposant une monnaie unique et un taux unique pour ces deux grandes régions, celle du Nord a structurellement moins d’inflation puisque les salaires n’augmentent plus : cela fait vingt ans qu’il y a moins d’inflation au Nord qu’au sud. Du coup le taux d’intérêt identique - le taux d’intérêt réel - est plus élevé au Nord qu’au Sud. Et les capitaux –puisqu’il y a liberté totale de mobilité des capitaux – migrent davantage au Nord qu’au Sud. Conséquence : le Sud se désindustrialise, il y a moins d’investissements. Et le Nord continue de voir son  industrie prospérer ou au moins stagner. Ce n’est pas une question de coloration politique des pays, c’est un déséquilibre structurel.

Des économistes font actuellement des propositions pour régler ces questions structurelles. Des plans B se discutent avec des gouverneurs de banques centrales qui réfléchissent à une sortie de la zone euro par les pays du nord. La zone euro est vraiment très fragile. Quand il n’y  aura pas d’autre solution que de demander à l’Allemagne de payer pour la Grèce, ce qu’elle n’a pas  envie de faire, il est possible  que survienne ce plan B, c’est à dire une sortie de la zone Euro par les pays du Nord.
La France et l’Italie vont elles suivre la zone Nord ? Sil y a risque de scission de la zone Euro en deux zones : ou ira la France ? Sera-t-elle le premier élève de la classe du Sud ou le dernier élève de la classe du Nord ?

Quel serait pour vous le nouveau projet européen économique à partager ?

Comment réformer la gouvernance politique de l’union européenne, réformer l’euro, lancer la transition ? Une des grandes lignes serait de redécouvrir et d’institutionnaliser ce qu’on appelle les biens communs. Qu’est ce que les biens communs ? Ni biens publics (non cessibles) ni biens privés, ce sont des biens spéciaux destinés à tous mais pouvant faire l'objet d’un usage privé. Ce sont des biens fragiles qui peuvent disparaître en cas d’usage privé déréglé. Les ressources naturelles ont vocation à être des biens communs. Tout le monde a droit à un environnement sain mais un usage dérivé et privatif excessif de ces ressources peut continuer de dégrader la qualité de l'environnement.

Nous devons inventer de nouveaux biens communs pour apprendre à vivre ensemble. La transition écologique réussira si nous réussissons à généraliser et à gérer ce type de biens communs. Peut-on créer des biens communs ? Oui : nous sommes en train d’en inventer. Exemple : les Vélib’ et les Auto'lib à Paris. Ce sont des nouveaux biens dont on loue l’usage pour un temps limité, sans en être le propriétaire exclusif au sens du droit romain mais dont on a l’usage. J’utilise : c’est l’usus. Je n’ai pas le droit de le démolir : abusus.  Mais je n’ai pas le droit de le revendre, fructus. Usus, abusus, fructus sont les fondements du droit de propriété romain relu par les juristes ecclésiastiques médiévaux. Nous en sommes imprégnés de ces idées.

Développer les biens communs suppose une transformation  radicale de notre rapport à la propriété. Le Vélib… ce n’est pas du collectivisme nord-coréen ! Velib est d’ailleurs construit par une firme privé pour un usage collectif : on achète le droit à l’utiliser.
 On peut de la même façon reconsidérer la plupart des biens. La voiture ? Une automobile ne roule que 5% de son temps et le reste du temps elle est immobile. Ne peut-on en partager l’usage ? On peut ainsi reconsidérer la plupart des biens. C’est ce que font depuis très longtemps les religieux en communautés. Nous avons en Europe une expérience de 14 siècles de vie commune des religieux sur cette pratique de biens communs.
Le débat sur la propriété et sur le bien commun a déjà eu lieu au 15ème siècle quand des théologiens Franciscains affirmaient que le seul propriétaire de l’ensemble de la création était Dieu. C'est ce débat extraordinaire qui sert de toile de fond au roman d'Umberto Eco, Le Nom de la rose !

Pour économiser les ressources naturelles dont nous avons besoin et construire une société où il fait mieux vivre. Mon point de vue est que la transition écologique réussira si nous réussissons à généraliser ce type de biens communs. Quels biens communs pouvons-nous imaginer ? Le travail est-il un bien commun ? La monnaie est elle un bien commun ? Peut-on créer des biens communs ?

Et si la création entière n’était qu’un immense Vélib ? La question de la transition écologique peut ainsi se résumer à cette interrogation : sommes-nous capables, dans une Europe qui a sur ce point une grande tradition spirituelle, d’inventer de nouveaux biens communs?

                                                                                                      

Gaël Giraud est jésuite, directeur de recherches en économie au CNRS. Il est membre de l’École d’économie de Paris, du conseil scientifique du Laboratoire d’excellence sur la régulation financière « Labex Refi », de l’observatoire européen Finance Watch, du conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme, et enseignant au Centre Sèvres.
 
À lire : « Illusion financière » Ed. de l’Atelier.

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