Les dix commandements de l’homme politique

Publié le par Etienne Lozay

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Les dix commandements de l’homme politique

Olivia Elkaim - publié le 01/12/2011

Alors que les mœurs politiques semblent éloignées des exigences évangéliques, une pratique chrétienne est-elle possible ?

D’habitude, des enfants font de la trottinette sur le parvis de la basilique Sainte-Clotilde, dans le VIIe arrondissement parisien. Mais ce 11 octobre, des voitures aux vitres teintées s’arrêtent puis repartent, dans un incessant ballet. Sur les marches, se pressent François Bayrou, Christine Boutin, Claude Guéant, Michèle Alliot-Marie, Bernard Accoyer… et de nombreux élus et conseillers, moins connus. Ils ­assistent à la messe annuelle de ­rentrée des parlementaires célébrée par le cardinal Vingt-Trois.

Dans son homélie, marquée par l’échéance présidentielle, il dit : « Tous, nous sommes tentés par ce risque d’accorder plus d’importance à ce qui se voit qu’à ce qui reste caché dans le secret de notre conscience. Dans notre période actuelle, ce risque doit être analysé finement puisque beaucoup des discours publics (des candidats, ndlr) que nous entendons et que nous allons entendre vont solliciter les suffrages des électeurs et sont souvent soupçonnés de cacher leurs véritables convictions. » Il soulève là un point crucial : la cohérence de l’homme politique, déjà explorée par Benoît XVI dans son encyclique ­Caritas in veritate.

Pour le pape, le développement humain suppose « des hommes droits, des acteurs économiques et des hommes politiques fortement interpellés dans leur conscience par le souci du bien commun. La compétence professionnelle et la cohérence morale sont nécessaires l’une et l’autre. » Ainsi, s’exprime-­t-il autant sur la manière d’exercer un mandat que sur les thèmes pour lesquels l’élu se prononce et doit voter. Voilà une ligne qui n’est pas facile à tenir pour les hommes politiques chrétiens, tant les mœurs politiques semblent aujourd’hui éloignées des exigences évangéliques.
À quelques mois de la présidentielle, La Vie propose dix commandements pour les chrétiens comme pour les non-chrétiens en quête de balises dans un monde politique de plus en plus soumis à la compétition, à la complexité et à la crise morale.

1 Tu serviras le bien commun

La constitution pastorale Gaudium et Spes est le dernier texte adopté par le concile Vatican II. Elle encourage le chrétien engagé dans la cité : « Que tous les citoyens se souviennent donc à la fois du droit et du devoir qu’ils ont d’user de leur libre suffrage, en vue du bien commun. L’Église tient en grande considération et estime l’activité de ceux qui se consacrent au bien de la chose publique et en assurent les charges pour le service de tous. » Mais comment définir le « bien commun » ? « Il s’agit, d’une part, d’assurer la qualité des biens matériels, la propriété, la sécurité, la prospérité de la commune ou du pays, explique le théologien Paul Valadier, et, d’autre part, de s’intéresser à l’immatériel : favoriser le vivre ensemble. » Pour le bienfait de la cité, le politique doit savoir prendre les décisions de long terme – attirer de jeunes couples pour assurer l’avenir de sa ville – et celles d’urgence – dans des cas comme la tempête Xynthia, pour assurer la survie des personnes en danger –, sans être électoraliste. « L’élu doit avoir une capacité de gestion, de mise en œuvre des projets et de mise en mouvement des forces sociales, renchérit Matthieu Rougé, aumônier des parlementaires. Sa pratique doit être efficace et créatrice. » Un objectif d’autant plus élevé que la recherche du bien commun est aujourd’hui fragilisée par la crise et les transformations de la société. Les nombreux élus chrétiens interrogés par La Vie ont tenu à préciser qu’ils sont avant tout des élus du peuple, et pas uniquement des catholiques. Un rappel à la laïcité, valeur capitale pour les politiques et les autorités religieuses, alors même que nos témoins parlent d’un engagement éclairé par la foi. « Je sers l’intérêt général de la société », insiste ainsi Marc Laffineur, UMP, secrétaire d’État à la Défense.

2 Tu porteras attention au plus faible

Comment la foi influence-t-elle son action politique  ? Bernard Gérard, député-maire UMP de Marcq-en-Barœul (Nord), est réservé à ce sujet. Mais lors des États généraux du ­christianisme, en octobre dernier, il a livré un témoignage fort. Lorsque le journaliste Hervé Ghesquière, originaire de sa commune, a été retenu en otage en Afghanistan, l’édile s’est arrangé avec ses conseillers municipaux et adjoints pour qu’ils se relaient au chevet de Mme Ghesquière. Cette dame âgée, en maison de retraite, était seule, privée de son fils unique. « Maudit soit celui qui porte atteinte au droit de l’étranger, de l’orphelin et de la veuve, selon l’Évangile », rappelle Étienne Pinte, député UMP des Yvelines. Il justifie ainsi ses engagements pour la défense des immigrés et contre la marchandisation de l’embryon.­ Les politiques chrétiens doivent composer avec cette « option préférentielle pour les pauvres » qui parcourt l’Évangile. La doctrine sociale de l’Église, telle qu’elle existe depuis la fin du XIXe siècle, est également un outil pour prendre des décisions socio-économiques. Pierre Dharréville,­ élu PC des Bouches-du-Rhône, se reconnaît dans la radicalité du message du Christ. Il s’est engagé auprès des salariés des ateliers de réparation navale, à Marseille, et des employés de Fralib, à Gemenos. Cette filiale d’Unilever est menacée de fermeture. « 182 familles risquent d’être brisées, s’insurge-t-il. Mon devoir, c’est d’affronter les tenants de l’ordre établi, le pouvoir économique. » Ce trentenaire, habité par la foi et la nécessité d’un engagement de terrain, cite l’épître de Jacques : « C’est par les actes que je te montrerai ma foi. »

3 Tu respecteras ton adversaire

Attaques basses et venimeuses, médisances… « Quand on s’engage en politique, on ne se cache pas derrière un pilier, dit Jérôme Vignon, président des Semaines sociales. Cette attitude de vérité peut valoir des critiques. » On prend des coups. On doit aussi en donner. Pas facile, car le chrétien est par essence dans la réconciliation. « Tout n’est pas permis », affirme Bernard Gérard. Ce qui avilit l’adversaire, trahit ou discrédite sa pensée, ce qui frappe l’homme plutôt que ses idées n’est pas ­chrétien. Le député du Nord fait le lien avec la déontologie de son métier d’avocat : les parties adverses doivent se communiquer les pièces des dossiers et leurs conclusions. « En politique et dans le prétoire, j’ai toujours essayé de me comporter selon un code de l’honneur. » Tuer pour exister ? « J’ai songé que j’avais envie d’affaiblir mon adversaire, confesse Étienne Pinte. J’ai souhaité l’attaquer, le couvrir de critiques… mais je ne l’ai pas fait. » Le chrétien essaiera d’être implacable dans l’argumentation, honnête dans le débat, et verra en ­l’adversaire l’homme qu’il est.

4 Tu te méfieras de l’argent

L’exercice du pouvoir procure de nombreux avantages. Il faut savoir s’en méfier. « On accepte les cadeaux, les enveloppes en se disant que ce n’est pas bien méchant, puis on est entraîné sur une pente fatale », prévient Paul Valadier. L’actualité récente fourmille d’affaires de corruption ou de conflits d’intérêts – Servier, Bettencourt,­ Karachi… – qui jettent l’opprobre sur le milieu politique. En outre, il fait un peu trop bon vivre sous les ors de la République. Qui se comporte aujourd’hui comme le ­général de Gaulle ? Quand il organisait des goûters pour ses petits-enfants à l’Élysée, il faisait un chèque au trésor public, distinguant ainsi dépenses privées et publiques.

5 Tu ne mentiras pas à tes électeurs

« L’homme est politique parce qu’il est un être de parole », écrit Paul ­Valadier dans Agir en politique. Le langage véhicule parfois des men­songes, du non-dit, des contre-vérités, voire des rumeurs. Or, « la démarche évangélique est une quête de vérité et de lumière », rappelle Jérôme Vignon. Pour Machiavel, le Prince peut être bon, mais il doit accepter de paraître méchant, d’exprimer ce que le peuple n’a pas forcément envie d’entendre, d’être stratège dans ses choix poli­tiques… « Il y a une paresse intellectuelle à dire “Je sais” plutôt que “Je crois” », avance François-Xavier ­Bellamy, maire adjoint de Versailles, normalien et professeur de philosophie. C’est dans cette nuance entre croire et savoir que peut se résoudre la contradiction intime entre parole tribunicienne et recherche de sincérité.

6 Tu repousseras la vanité

La vanité consiste à vouloir apparaître à tout prix dans les médias. Ainsi, à l’Assemblée nationale, certains députés se pressent autour des micros dans la salle des quatre colonnes où les attendent les journalistes. D’autres n’apparaissent jamais. « Il y a une griserie liée aux médias, admet Paul Valadier. Être totalement invisible, pour un homme politique, ce n’est pas possible. Être toujours là, cela finit par agacer. » « Être trop médiatique fait perdre de vue l’humilité, ce pour quoi on s’est engagé, résume Pierre Dharréville. On finit par penser qu’à soi seul on peut représenter la solution, ce qui est faux bien sûr. »

7 Tu cultiveras l’amitié

À la fin de sa vie, plus personne n’osait s’opposer à ce potentat local. Georges Frêche, ancien maire de ­Montpellier, n’était entouré que de flagorneurs, comme le montre le Président, documentaire sorti l’an dernier. Plus on a de pouvoir, plus il est difficile d’accepter la critique. Toujours selon Machiavel, le Prince doit se méfier de son entourage, des flatteurs, et ne pas hésiter à changer d’amis. « Il faut des conseillers qui sachent dire : attention, tu es en train de dérailler », explique Paul Valadier. Pierre Dharréville a choisi d’être membre de l’Action catholique ouvrière. Tous les mois, il bénéficie ainsi d’un échange en confiance avec une dizaine de personnes et un prêtre qui les accompagne. « C’est mon premier rendez-vous de croyant, confie-t-il, ma manière d’être catholique. Nous évoquons comment, à travers notre action, nous vivons notre foi. »

8 Tu feras preuve de vigilance

La vigilance, vertu négligée, est pourtant mise en avant par Jésus quand il lance à ses disciples : « Veillez. » D’une part, il faut se donner le temps de la réflexion. Faire des déclarations de passion, prendre des décisions de court terme liées à des faits divers comme le meurtre d’Agnès au Chambon-sur-Lignon, voire légiférer « à chaud », est incompatible avec le long terme nécessaire au politique. Alors que les pressions sociétales sont de plus en fortes, quelles réponses apporter à la demande de légalisation de l’euthanasie, du mariage et de l’adoption homosexuels ou aux progrès scientifiques ? Ces questions taraudent la conscience des politiques chrétiens. « Le licite ne doit pas être subordonné aux marchands », prévient Jérôme Vignon. Certes, l’épiscopat a offert dans sa lettre du 3 octobre des « points de discernement » sur l’embryon,­ la famille ou la fin de vie. Mais dans quelle mesure les élus doivent-ils s’y rattacher ? De droite comme de gauche, ils peuvent se sentir mal à l’aise, voire rétrogrades, dans l’ambiance politico-médiatique globalement­ favorable aux évolutions sociétales. Et même s’ils ne sont pas tenus de construire une société de confort où tous les désirs des citoyens seraient comblés, ils semblent obligés de faire des compromis avec leurs valeurs. Jusqu’où ?

9 Tu assumeras les compromis

« Faut-il rester pur par rapport à l’idéal évangélique ou s’engager ? Puis-je accepter un projet global dont l’essentiel me convient ? », s’interroge un conseiller politique, qui souhaite rester anonyme. Il a choisi de continuer son action, malgré le regard critique de sa famille sur son engagement, et exprime ses désaccords par des notes ou des prises de position à contre-­courant. La loi sur l’IVG, en 1975, a profondément bouleversé Étienne Pinte. « J’étais torturé, je n’en dormais plus », se souvient-il. À l’époque, il n’y est pas favorable a priori. Lors d’une de ses permanences, il reçoit une femme enceinte de son sixième enfant. Elle veut avorter. Nul ne peut la convaincre du contraire. Elle a alors recours à une « faiseuse d’anges », comme on dit à l’époque. « Elle est décédée, l’enfant aussi », raconte-t-il, les larmes aux yeux. Il a fini par voter la loi de Simone Veil. « Le politique ne choisit pas le bien en soi, mais le moins mal, analyse ­Geneviève Médevielle, théologienne, auteure de le Bien et le mal. Il faut savoir prendre des décisions dans un monde gris, qui n’est pas pur. » Le consensus majoritaire est toujours moins ambitieux que l’idéal religieux.

10 Tu n’idolâtreras pas la politique

« Une pratique chrétienne de la politique est délivrée des idoles, y compris de celles du pouvoir », dit Matthieu Rougé. La tentation est grande de se croire tout-puissant, mais il y a des garde-fous. « Je me répète que je ne suis pas propriétaire de mon mandat, que je suis en CDD », dit Bernard Gérard. Pierre Dharréville, lui, écrit des livres : « Mon accomplissement personnel ne passe pas forcément par la responsabilité politique, mais par ma famille, l’écriture et la musique. » Il n’a pas de logique de carrière. Il se sait seulement homme. « La foi chrétienne est une proposition de salut. On a parfois tendance à oublier cette vision eschatologique et à se replier sur les mondanités, regrette Jean-Luc ­Pouthier, historien des religions. Le politique chrétien doit améliorer la vie de ses concitoyens, mais ceux qui veulent faire advenir un monde meilleur entretiennent une illusion. » Car le dessein de Dieu n’est pas le paradis sur terre.

 

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