Mathilde Dupré. Les paradis en enfer !

Publié le par Etienne Lozay

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portrait

Au sein du CCFD-Terre solidaire, cette Grenobloise porte la parole d’une lutte contre la fraude fiscale, qui commence, enfin, à payer.

Par LUC LE VAILLANT

Photo Frédéric Stuccin

L’idée du jour est la suivante. Il s’agit de monter en graine une cause, la lutte contre les paradis fiscaux, en facilitant son incarnation. On a vu émerger Mathilde Dupré au détour d’un plateau télé. Elle parlait clairement et vigoureusement du sujet. Elle semblait connaître sur le bout des ongles les tenants et les aboutissants de cet ahurissant siphonnage des avoirs des peuples pour le plus grand profit de quelques gros malins. Et on s’est dit que le Moloch médiatique aimerait croquer dans cette jeunesse enjouée, dans cette nouveauté articulée. On s’est convaincu que vu l’appétit du goulu, il suffisait de lui mettre sous la dent quelques éléments personnels, pour que l’animal se goinfre aussi des thèses de la demoiselle. Connaissant les inclinations de notre dévoreur de notoriétés, de notre broyeur de destins, on a évité de lui émincer un économiste bègue et pompeux, décati et ahuri. On sait que mieux vaut lui servir un agréable minois, des fossettes rieuses, une silhouette bien charpentée de skieuse, une résidente en colocation avec deux copines à Montreuil, une danseuse, fan de Gallotta et de Pina Bausch et une voyageuse à sac à dos qui glisse José Saramago et Mo Yan dans son paquetage. Ce portrait aura servi à quelque chose si Mathilde Dupré devient une intervenante écoutée, faisant avancer des idées qui sortent enfin du bois. Il aura été vain si le système de visibilité généralisée lui dévore l’intériorité et recrache les viscères de ses pensées.

Mathilde Dupré a eu une enfance très société civile, très contre-culture. Son père est commercial en matériel de nettoyage. Sa mère est infirmière scolaire. Dans les années 70, ils décident de s’installer à la Villeneuve, quartier expérimental de Grenoble, ville alors en phase avec une deuxième gauche qui n’avait pas encore vendu ses utopies pour un plat de lentilles libérales. La Villeneuve, c’est alors la mixité sociale et la vie associative. Enfant unique, Mathilde est scolarisée selon la méthode Freynet. Elle dit : «J’ai baigné dans un grand bouillon d’initiatives citoyennes contre l’exclusion, le racisme. Au point qu’à un moment, je ne savais plus trop ce qui relevait de cette imprégnation ou de mes propres choix.» La vie qui va l’a éloignée de la cité radieuse. N’empêche, elle a mal vécu les récentes émeutes dans ce qui est devenu un ghetto paupérisé, à immigration forcée et chômage endémique. Encore sous le coup, elle lâche, stupéfaite : «Vous vous rendez compte ? Il y avait une cache d’armes dans un bar, en bas de l’immeuble où j’habitais enfant !»

Elle en est arrivée à traquer l’argent évadé par le soutien au développement. Elle a commencé par se soucier des relations Nord-Sud avant de réaliser qu’il fallait se lancer dans des robinsonnades éradicatrices. Elle a compris que pour que l’Afrique survive, il fallait débarquer sur ces charmants îlots numérisés où les riches planquent leurs trésors de pirates, en abuseurs amusés des crédulités des classes moyennes.

Etudiante à Sciences-Po Paris, cette admiratrice du couple Aubrac qui se serait bien vue en Antigone, s’intéresse à l’international. La voilà en stage au Mexique. Elle y découvre «l’extrême violence, la fascination pour la corruption». Elle dit : «Là-bas, les gens considéraient qu’il était normal de ne pas payer d’impôts.» Puis ce sera Dakar, le Bénin, le Mali, où elle s’interdit le confort des expatriés, vit au sein d’une famille sénégalaise. Elle débute un master en économie du développement, se perd dans les modèles économétriques. Pour compenser, elle organise des dîners de sensibilisation aux rapports Nord-Sud. Via des jeux de rôles, les convives découvrent la spoliation des populations par les multinationales ou la manipulation des cours des matières premières. Lors de week-ends de formation, elle découvre la notion de «plaidoyer». Il s’agit d’utiliser les techniques du lobbying pour se faire l’avocat de causes communes. Elle explique : «J’ai réalisé qu’on pouvait agir sur les sources des injustices, au lieu de se contenter d’en traiter les conséquences, via l’assistance humanitaire.»

Elle n’a pas eu d’éducation religieuse et se définit comme «non-croyante». Le CCFD-Terre solidaire est une association confessionnelle, tenue par des cathos de gauche, tiers-mondistes qui peuvent rester assez traditionnels côté mœurs. On ne va pas vous cacher que c’est avec une certaine perversité qu’on attendait Mathilde Dupré sur les questions sociétales, elle qui a voté «non» au référendum de 2005 et Joly puis Hollande à la présidentielle. L’ennui, c’est qu’elle est loyale, qualité en nette perte de vitesse par ces temps opportunistes. On parierait volontiers qu’elle défend le mariage pour tous et qu’elle le revendique en interne, mais elle refuse de prendre publiquement ses distances avec son employeur. Grégoire Niaudet, son alter ego au Secours catholique, reconnaît la contradiction : «Il faut être capable de faire la part des choses. Mais, c’est vrai qu’un bouffeur de curé ne se présentera jamais à l’embauche dans ce genre d’association.»

Au CCFD-Terre solidaire, Mathilde Dupré est en charge du plaidoyer contre la fraude fiscale. Les observateurs qui l’ont croisée lors des forums sociaux ou dans les couloirs de l’Assemblée nationale louent «sa maîtrise des dossiers, son sens pédagogique». Elle travaille en symbiose avec des ONG comme Oxfam ou Transparency International, des associations telles Anticor, Sherpa ou Attac et des syndicats (CFDT, CGT). Grégoire Niaudet la décrit «déterminée, travailleuse, et possédant un bon sens du collectif». Il précise : «Elle a le tact et l’entregent nécessaires pour que tout se passe bien.» A l’heure où les Etats aux abois se soucient enfin de cette manne qui leur échappe, il faut reconnaître que Mathilde Dupré et les siens ont préparé l’opinion française. Ils ont montré que le CAC 40 optimisait sa fiscalité en goret vorace, que les banques françaises multipliait les filiales offshore. Et ils ont incité les élus locaux à demander des comptes aux établissements financiers qui sont leurs partenaires.

Mathilde Dupré, elle, n’a pas de compte dans un établissement bancaire classique. Son père l’a aiguillée vers la Nouvelle Economie fraternelle (NEF), en guise de retour aux sources du mutualisme. Pour bénéficier d’une carte bancaire, il lui faut passer par le Crédit coopératif. Cette salariée à 2 200 euros net, paye 240 euros d’impôts par mois et se bagarre contre une machinerie de flux illicites de 800 milliards d’euros, l’équivalent des PIB cumulés des Etats-Unis et du Japon. Elle dit : «L’égalité des citoyens devant l’impôt est rompue. Les élites se débrouillent pour se soustraire à leurs obligations.»Elle ajoute : «Arnault ? Depardieu ? Cahuzac ? Ils font peu de cas de la vie en collectivité. Mais ce qui me désole le plus, ce sont les réactions des gens qui avouent : "Si j’avais autant d’argent qu’eux, je ferais pareil".» Photo Frédéric Stucin

En 5 dates

18 novembre 1984 Naissance à Grenoble (Isère).
2007 Diplôme de Sciences-Po Paris.
2008
Entrée au CCFD-Terre solidaire.
Octobre 2010
Rejoint l’équipe du plaidoyer du CCFD-Terre solidaire.
2012 Coordinatrice de la plateforme du plaidoyer contre les paradis fiscaux et judiciaires.

Publié dans Divers

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