Pape François : ça change ou ça change pas ?

Publié le par Etienne Lozay

 

 

 

 

Depuis l'interview du pape François, donnée aux différentes revues jésuites du monde, les catholiques semblent s'être mis à une petite musique légèrement discordante, aux accents de vieille chanson de Brigitte Bardot : certains disent noir et d'autres disent blanc... Mais si c'est noir, est-ce noir ? Et si c'est blanc, est-ce vraiment blanc ? C'est comme ci ou comme ça ? ça change ou ça change pas ?

 

Circulez, y'a rien à voir !


Certains, en effet, soutiennent l'idée que les propos de François s'inscrivent d'abord dans une grande continuité avec la parole de ces prédécesseurs. Jean-Paul II, Benoît XVI, François : même combat, même doctrine, les différences relèveraient d© GALAZKA/SIPA 'abord de questions de forme.

Ainsi, le philosophe Rémi Brague, faisant allusion à l'entretien, écrit dans une tribune publiée sur lemonde.fr : « Je suis frappé par la présence partout dans l'entretien de ce que le pape Benoît appelait, pour la souhaiter, une "herméneutique de la continuité". Au-delà d'évidentes différences de tempérament et de style, il n'y a aucune rupture de fond entre François et son prédécesseur. Le discours de ce dernier devant l'épiscopat allemand (discours de Fribourg, le 25 septembre 2011) peut se lire comme un programme que François applique avec prudence et méthode. » En effet, selon lui « François rappelle ce qui devrait être une évidence, tant ses prédécesseurs l'ont seriné : "il faut toujours considérer la personne" et la distinguer de son péché, condamner le second et pardonner à la première. Si on lutte contre la drogue, c'est pour libérer celui qui s'en est fait l'esclave. Personne n'accuse les campagnes contre le tabagisme d'être des campagnes de haine ou de mépris des fumeurs. Bien au contraire, c'est les aider que de les éclairer sur les risques encourus. »

De la même manière, Mgr Tony Anatrella explique dans une interview à l'agence Zenit

: « Il n’y a pas de rupture avec ses prédécesseurs et l’Enseignement de l’Église, mais un nouveau style. Celui-ci est lié non seulement à sa personnalité mais aussi à son enracinement sud-américain où l’affectivité a une large place dans les relations, et à son expérience pastorale. Il représente une véritable bouffée d’exigences évangéliques qui libère. (…) Le Pape adopte un style direct et communiquant pour faire entendre le message de l’Évangile porté et interprété par l’Église. »

C'est aussi la position défendue, dans une moindre mesure, par l'abbé Grosjean, sur son site Padreblog, pour qui les médias sont responsables d'une déformation du véritable message transmis par l'évêque de Rome, « dans la droite ligne » de ses prédécesseurs, et notamment les deux plus récents. « Les médias ont voulu y voir une révolution, ce qui est forcément plus vendeur, écrit-il. (…) Ce qui est dommage, c’est que ces outrances médiatiques habituelles risquent soit de troubler les plus fragiles dans la foi, soit d’induire en erreur ceux qui ne connaissent pas grand chose, soit enfin de nous empêcher tous – cathos ou moins cathos – de voir ce qu’il y a de très beau dans les propos du Pape. »

Même son de cloche du côté de l'éditorialiste Gérard Leclerc, qui s'est emporté lundi 23 septembre sur Radio Notre Dame à ce sujet : « L'intérêt des médias s'est concentré sur quelques pages, dont le contenu a été d'ailleurs complètement déformé. (…) On a affaire à une véritable escroquerie intellectuelle. Vouloir opposer le pape François à ses prédécesseurs Jean-Paul II et Benoît XVI relève soit d'une intention perverse soit d'une incompréhension vraiment rédhibitoire. C'est pourquoi je ne puis que réitérer mon conseil : lisez au plus vite cet entretien et ne vous laissez pas impressionner par des gloses malhonnêtes ! »

Non, rien de rien ?

Pourtant, comme le souligne Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction de La Vie, dans son éditorial de cette semaine : « Tant d’efforts pour nous expliquer que, non, il ne s’est rien passé, c’est touchant. Mais un tantinet suspect. »

D'autres, comme le journaliste René Poujol sur son blog sourient aussi de ces efforts pour minimiser les vagues inévitablement provoquées par les propos forts du nouveau pape : « L’Eglise catholique ayant horreur des ruptures, d’habiles exégètes viendront nous expliquer qu’il faut lire cet entretien selon une herméneutique de continuité par rapport aux pontificats précédents. S’ils adhèrent aux propos tenus… j’y souscris volontiers ! »

Car, comme le souligne la Conférence des baptisé-e-s francophones, qui « salue cette réforme qui fonde toutes les autres » en reprenant une image abondamment commentée cette semaine, s'il ne change pas tout du jour au lendemain dans l'Eglise, « le pape revient à l’essentiel. Il écarte une Église légaliste et moralisatrice au bénéfice d’une Église de la miséricorde qu’il qualifie d’”hôpital de campagne” parce qu’elle soigne les coeurs blessés. Sa ”première réforme”, est celle d’un profond changement de perspective. Le pape fait de l’Église une annonciatrice de l’amour de Dieu et non une gardienne de petites doctrines. »

Des propos qui, au delà des clivages habituels, trouvent notamment un écho chez le blogueur Koz, quand il écrit : « Le pape remet l’église au milieu du village, et le Christ au centre de l’Eglise. Bien au-delà du clergé, c’est à l’ensemble des fidèles que le pape s’adresse. Et le pape regrette une obsession de certains sur les sujets de l’avortement, du mariage homosexuel ou de la contraception. »

Le changement ne peut en effet pas être réduit à une seule question formelle, même s'il serait évidemment illusoire de croire la révolution arrivée. C'est encore ce que souligne le blogueur Marc Favreau, qui précise : « On pourra toujours chercher à faire le lien entre les précédents pontificats, la différence est plus qu’un simple changement de style ou de forme. Benoît XVI était un théologien qui travaillait presque exclusivement avec des prêtres et qui n’a jamais fait mystère de son peu de goût pour le grand public. François est un pasteur qui aime le contact avec la foule et fuit l’aspect mondain de sa fonction. L’Eglise a besoin d’un équilibre entre ses deux manières d’être Pape, elles sont complémentaires l’une de l’autre. Mais ne se ressemble guère. »

Alors quoi ?

« Que mijote-t-il donc, ce pape qui décoiffe ? S'interroge encore le spécialiste du Vatican Bernard Lecomte. Ni révolution ni rupture, mais une forte inflexion dans la gouvernance de l’Eglise. Celle-ci, au fil des siècles, met plus ou moins l’accent sur son rôle d’héritière ou sur sa vocation missionnaire. Sur la transmission ou sur l’évangélisation. (...) A l’évidence, par ses gestes, son attitude, ses paroles, le pape François est en train de faire bouger le curseur... »

C'est aussi ce qu'explique Koz dans son billet de blog, en tentant de réconcilier doctrine et pastorale, si souvent opposées dans les discours : « Il y a parfois, me semble-t-il, comme un jeu de rôle dommageable dans le fonctionnement de l’Eglise. Comme si le pape tenait le dogme, tandis que les prêtres tenaient la pastorale (i.e. en bref l’application de terrain). Me vient parfois l’idée que ce qui était possible lorsque le premier contact avec l’Eglise était le curé du village tandis que le pape était fort lointain devient problématique dès lors que, par le développement des télécommunications croisé à la déchristianisation, le premier contact de nombre de fidèles et non-croyants est le pape, le curé du village étant fort lointain. »

Communion pour les divorcés remariés, homosexualité, contraception, avortement, mariage des prêtres, ordination des femmes ; pour le professeur de théologie Hans Küng le pape « réclame à juste titre un "nouvel équilibre" entre ces questions morales et les impulsions essentielles de l'Evangile. Or on ne pourra trouver un tel équilibre qu'en mettant en oeuvre ces réformes constamment repoussées afin que des questions finalement secondaires ne privent pas l'Evangile de "sa fraîcheur et de son attractivité". Il pourrait s'agir de la grande mise à l'épreuve du pape François. »

Mais alors, le changement, c'est pour maintenant ou pas ? Non, si l'on se concentre sur le « fond » du message de l'Eglise, qui demeure évidemment inchangé, mais oui quand on le regarde du point de vue des priorités de ce pontificat. Jean-Pierre Denis illustre d'ailleurs cette révolution en citant la fameuse formule « Il faut que tout change pour que rien ne change », tirée de roman Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa adapté au cinéma par Luchino Visconti. « Avec François, note-t-il, c’est le contraire. Il faut que rien ne change, pour que tout change. Je m’explique. Le pape, pour l’instant, n’a pas pris de grande décision. Pas un article du catéchisme n’est amendé, pas un iota du droit canon n’est aboli. Rien n’a changé ? Si vous voulez ! Mais tout est changé. »

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