RFI : Interview Mathilde DUPRE

Publié le par Etienne Lozay

 

Offshore Leaks «Une masse aussi importante de documents, c’est une extraordinaire opportunité»

Par Caroline Paré

Il y avait eu WikiLeaks, les révélations sur les télégrammes diplomatiques américains ; VatiLeaks, ces fuites sur les secrets ponticaux du Vatican, et bien voici maintenant, Offshore Leaks ! Offshore Leaks c'est une somme incroyable de listes, de documents, de fichiers qui attestent d'un systéme mondial au service de la fraude fiscale. Offshore Leaks, c'est une sorte de bottin international du paradis fiscal, des fraudeurs dont les noms sont rendus publics grâce aux recherches d'un groupe indépendant de journalistes d'investigation. Cette opération de lever de voile sur les noms des pirates fiscaux a rassemblé plusieurs grands journaux en Europe et aux Etats-Unis, dont le quotidien français Le Monde. 120 000 sociétés écrans, des banques, et une liste de 130 Français détenteurs de comptes, Offshore Leaks dévoile donc tout un systéme que l'organisation CCFD-Terre Solidaire dénonce depuis des années. L'analyse de Mathilde Dupré,du CCFD-Terre Solidaire, responsable de la lutte contre les paradis fiscaux.


RFI : Est-ce que vous aviez connaissance de ces documents ?

Mathilde Dupré : Nous savions qu’une grande enquête était en cours et qu’il y aurait des révélations, et pour nous, elles n’ont rien de surprenant. C’est un secret de polichinelle ce qui se passe aujourd’hui dans les paradis fiscaux. Mais ces révélations sur une masse aussi importante de documents d’un seul coup, c’est une extraordinaire opportunité. Cela montre le caractère industriel, aujourd’hui, de l’évasion fiscale, et cela montre cette architecture financière de l’ombre qui est utilisée à la fois par les mafieux, les criminels, mais aussi par les riches particuliers et les directeurs financiers des plus grands groupes internationaux.

Nous avons donc maintenant une vision globale du phénomène même si la divulgation de ces informations va se faire au fil des jours, peut-être même des semaines. Est-ce qu'une partie de ces informations peut-être exploitée du point de vue judiciaire ?  

 

   Il s’agit d’informations qui n’étaient pas connues des administrations fiscales pour la plupart, donc maintenant il leur appartient d’examiner dans le détail ces listes de noms et ces listes de montages qui ont été révélées, pour voir si elles peuvent faire l’objet directement de contrôles fiscaux, ou s’il faut faire davantage de recherches et d’enquêtes. Ensuite, ces administrations fiscales verront si éventuellement elles ouvrent des enquêtes judiciaires pour fraude et blanchiment avec des demandes d’entraide judiciaire. Il va y avoir énormément de travail pour les administrations fiscales, pour se saisir de toutes les informations, et pour les examiner afin de retrouver tous les évadés fiscaux et autres fraudeurs qui ont pu utiliser ces montages.


Parmi les noms cités dans ces révélations, il y a celui du trésorier de la campagne présidentielle de François Hollande, celle de 2012, Jean-Jacques Augier. Il a ouvert en 2005 et en 2009 des comptes pour deux sociétés dans un paradis fiscal des îles Caïmans et sa défense c’est : « rien d’illégal là-dedans ».

Oui, c’est compliqué, car si l’on n'a rien à cacher, pourquoi dans ce cas choisir d’implanter des activités dans le deuxième pays le plus opaque et le plus nocif dans le monde selon le classement de Tax Justice Network (Réseau qui rassemble les organisations qui luttent contre les paradis fiscaux dans le monde, NDLR) ? Et ensuite cette réponse, « il n’y a rien d’illégal », ne doit pas permettre de dire « circuler, il n’y rien à voir », parce qu'aujourd’hui il y a de plus en plus de monde pour admettre que les règles fiscales internationales sont mal faites, qu’il y a des failles et que beaucoup de monde exploitent ces failles.

Donc, pour des responsables politiques et pour des gens qui prétendent occuper des postes importants et être en charge d’affaires publiques, il y a un véritable enjeu à se comporter de manière exemplaire et à avoir un comportement civique en terme fiscal. Il y a ainsi deux attitudes possibles : soit déclarer que les règles sont mal faites, et je m’y engouffre et je m’en sers, ou alors, et c’est ce que l’on attend d’un responsable politique, de dire « je dénonce la situation et j’essaye de proposer des réformes pour mettre fin à ces comportements ».


Pourtant, il y en a eu des promesses ! On a assisté à des annonces en série, à longueur de G8, de G20, promesses de listes noires, de listes grises, de listes blanches des paradis fiscaux, tout cela n’était que du vent ?

Il y a trois façons de lutter contre les paradis fiscaux et contre cette évasion fiscale à grande échelle : soit on s’en prend au territoire ; soit on choisit de cibler aussi les utilisateurs de ces paradis fiscaux, donc les entreprises internationales, les banques internationales ; soit on cible les intermédiaires, tous ces cabinets de conseils, d’audit, ces institutions financières qui conseillent et qui sont complices de ces comportements d’évasion. Le G20 a pour l’instant choisi d’utiliser uniquement la première option, et encore, il a épargné des territoires qui dépendaient politiquement de certains Etats membres du G20. Nous travaillons depuis dix ans sur ce sujet, les solutions politiques, elles sont connues. Aujourd’hui, il faut se saisir de cette opportunité pour réellement mettre en œuvre des réformes ambitieuses, c'est-à-dire mettre fin aux sociétés écrans, ces sociétés dont on ne sait pas réellement qui est derrière puisqu’il n’y a pas obligation de le déclarer, imposer de la transparence comptables, c'est-à-dire que ces sociétés soient obligées de déclarer leurs profits là où elles les font vraiment, et désarmer tous ces intermédiaires de la finance qui sont complices du vol et du pillage des ressources publiques des Etats.


Athènes va lancer des enquêtes à l’encontre d’une centaine de sociétés offshore. Est-ce que l’on doit faire la même chose en France ?

J’espère que la France va réagir très vite, et que l’on ne sera pas que dans les effets d’annonce. Il faut absolument utiliser les données pour pouvoir faire des contrôles sur les particuliers et les entreprises qui sont visés par ces révélations, mais il faut aussi mettre en œuvre des politiques qui vont rendre impossible ces pratiques dans le futur.

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