Stéphane Hessel, l'indigné mondialisé

Publié le par Etienne Lozay

C'est l'histoire merveilleuse d'" un vieux bonhomme de 93 ans ", comme il aime à se présenter. Stéphane Hessel, ancien ambassadeur, ancien déporté, ancien combattant de la France libre, écrivain et poète, s'est mué en un véritable globe-trotteur.

Aujourd'hui, son agenda ressemble à s'y méprendre à celui d'un chef d'Etat. En septembre, il était les deux premiers jours en Espagne, à Madrid puis à Barcelone, pour des conférences liées au succès phénoménal de son libelle Indignaos ! Il a fait salle comble devant des milliers de jeunes. Le 11 septembre, il était en Slovénie, pour la commémoration des attentats du World Trade Center, comme il y a dix ans, auprès de son ami Milan Kucan, l'ex-chef d'Etat de cette petite République prospère. Sur place, Dvignite Se ! est un des cinq best-sellers de l'année. Le lendemain, il s'est rendu en Scandinavie, pour le lancement de l'édition suédoise (Säg Ifran !) de son opuscule.

" Tant que je suis encore capable de marcher, de parler, de comprendre ce qui se passe, j'estime qu'il faut être responsable. Tant que l'on peut avoir une influence, il faut en profiter ", a-t-il expliqué à la télévision suédoise. " Je suis très surpris par la façon dont ce petit livre de 30 pages a fait son chemin à travers la France, mais aussi l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, le Japon, la Corée du Sud, le Canada, l'Australie, le Brésil, l'Argentine... Cela veut dire que notre société mondiale est interdépendante ", a-t-il ajouté.

Jusqu'au 30 septembre, il est à New York, pour assister à la demande d'adhésion de la Palestine à l'ONU - une cause qu'il défend -, mais aussi pour assurer la promotion de Time for Outrage, vendu 10 dollars (7 euros). Indignez-vous ! avait déjà été traduit dans l'hebdomadaire britannique de gauche, The Nation, en mars, puis publié en Angleterre. Dans la version américaine, Stéphane Hessel a souhaité ajouter quelques mots sur la gouvernance mondiale, un hommage à Benjamin Franklin et des explications sur son engagement pour la Palestine qu'il entend mener de front avec son attachement pour Israël, ce qui peut être considéré comme la quadrature du cercle de l'autre côté de l'Atlantique...

Depuis sa parution en France le 20 octobre 2010, jour du 93e anniversaire de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! s'est déjà vendu à plus de 2,1 millions d'exemplaires dans l'Hexagone et plus d'un million d'exemplaires dans le reste du monde. Et surtout, le flux des ventes demeure régulier. " Il n'y a pas de pays où il y a eu un véritable échec, et les raisons du succès varient d'un pays à un autre ", observe Arabella Cruse, l'agent qui l'a vendu dans les pays scandinaves, mais aussi aux Pays-Bas et en Roumanie. De plus, partout où Stéphane Hessel passe, les ventes décollent après sa prestation. " S'il était venu à Amsterdam, j'en aurais vendu 100 000 exemplaires ", affirme l'éditeur hollandais.

Dans le sillage d'Indignez-vous !, d'autres ouvrages de Stéphane Hessel se vendent comme des petits pains. A commencer par Engagez-vous !, un livre d'entretien avec Stéphane Hessel, paru en mars aux éditions de l'Aube, et qui a déjà dépassé les 100 000 exemplaires. Les maisons d'édition étrangères achètent souvent les deux livres : huit contrats pour des traductions de ce deuxième opus ont déjà été signés.

Au risque de tuer la poule aux oeufs d'or, deux nouveaux titres paraissent ces jours-ci. Tout d'abord, Le Chemin de l'espérance, un dialogue entre Edgar Morin et Stéphane Hessel qui sort en librairie le 28 septembre, aux éditions Fayard (64 p., 5 euros). Les deux nonagénaires les plus en forme du moment partagent une volonté commune : " Enoncer une voie politique du salut public. "

Le 6 octobre, sera aussi publiée une nouvelle biographie de Stéphane Hessel, Tous comptes faits... ou presque, chez Libella Maren Sell (200 p., 18 euros). Ce projet a débuté au printemps 2010 avant le succès d'Indignez-vous !, explique Maren Sell, qui avait été l'éditrice de son père Franz Hessel. Le souhait est de raconter les derniers engagements et les rencontres récentes du diplomate-poète. Pour justifier cette avalanche éditoriale, Stéphane Hessel explique : " Le succès m'oblige. "

Alain Beuve-Méry

© Le Monde

L'Allemagne peu rebelle, très hesselienne




Avec plus de 450 000 exemplaires vendus depuis le début de l'année, Empört Euch ! (" Indignez-vous ! ") fait un tabac en Allemagne et son éditeur, Ullstein, a déjà mis en place 100 000 exemplaires d'Engagiert Euch ! (" Engagez-vous ! "). Tous les journaux ont parlé de Stéphane Hessel, beaucoup l'ont interviewé. Les conférences auxquelles il a participé ont affiché complet, comme la discussion organisée à Francfort par Daniel Cohn-Bendit entre l'ancien ambassadeur et Joschka Fischer sur le thème : le diplomate devenu militant face au militant devenu diplomate.

Alors qu'on chercherait en vain un mouvement d'" indignés " en Allemagne, pays où le chômage des jeunes est l'un des plus bas d'Europe, ce succès est a priori surprenant. Pour Christine Heinrich, porte-parole de l'éditeur, le livre répond néanmoins aux attentes de nombre d'Allemands, jeunes et moins jeunes. " Il s'inscrit pleinement dans le débat public ", dit-elle.

Autre raison du succès : en Allemagne, la famille Hessel est connue d'une partie de la population. Stéphane Hessel a beau être français, il est né en Allemagne (en 1917, à Berlin) où son père, Franz, est resté jusqu'en 1938. Celui-ci est notamment l'auteur de Spazieren in Berlin (" Flâner dans Berlin "), que deux éditeurs ont republié en début d'année (dont l'un avec une préface de Stéphane Hessel).

Résistant durant la seconde guerre mondiale, français d'origine allemande, citant volontiers Goethe et Rilke dans le texte, évoquant Berlin avec un brin de nostalgie, Stéphane Hessel a tout pour plaire aux Allemands, indignés ou non.

Frédéric Lemaître (Berlin, correspondant)

 

 

Le bréviaire des " indignados " espagnols




Depuis sa publication en février dernier, Indignados ! s'est vendu à plus de 430 000 exemplaires en Espagne et continue d'occuper les étals des librairies et les listes des meilleures ventes. La maison d'édition Destino (qui appartient au groupe Planeta) en est à sa 9e réédition en espagnol. Mais le livre a aussi été publié en catalan, galicien et basque.

" On ne s'attendait pas à un tel succès, avoue l'éditeur Ramon Perello. Stéphane Hessel était pleinement en adéquation avec les sentiments et les réflexions de l'immense majorité des citoyens, fatigués d'accepter passivement une société qui semblait renoncer aux valeurs démocratiques, si importantes pour beaucoup d'Espagnols qui durant la dictature franquiste, comme en France durant l'Occupation, ont résisté et accéléré comme ils ont pu le retour des libertés. " La préface est d'ailleurs signée par l'écrivain José Luis Sampedro, intellectuel engagé de 94 ans et personnalité très respectée en Espagne.

Les ventes ont aussi été dopées par le mouvement des " indignés ", qui tire directement son nom de l'opus de Stéphane Hessel. Le manifeste de la plate-forme Démocratie réelle maintenant - qui avait donné naissance à ce mouvement citoyen contre la dictature des marchés et la corruption politique - terminait en effet par ces mots : " Par conséquent, je suis indigné ! " Les meneurs du mouvement reconnaissent qu'ils avaient lu le pamphlet de Stéphane Hessel.

" Un lien d'empathie, une identification immédiate s'est établie entre le message, émis par une personne avec une autorité morale indiscutable, et une population peut-être orpheline de leadership et de propositions valides ", analyse Ramon Perello.

Sandrine Morel (Madrid, correspondance)

© Le Monde

A la recherche des petits éditeurs




L'encre du contrat signé avec l'Albanie est à peine sèche. Avec 33 cessions de droits à l'étranger, Indignez-vous ! a réalisé un véritable tour du monde et se trouve désormais présent sur les cinq continents. En raison de l'élan du mouvement des " indignés ", les fondateurs de la petite maison d'édition Indigène ont été littéralement assaillis de demandes de traduction. Pour faire le tri, ils se sont appuyés sur des agents installés à Paris et spécialisés par zones géographiques. La consigne était de choisir à l'étranger de petits éditeurs militants, à l'image d'Indigène. Celle-ci a été respectée dans la majorité des cas. En Espagne, c'est le groupe Planeta, numéro un du secteur, qui a obtenu les droits d'Indignez-vous !, y compris pour l'Amérique latine, mais il s'est engagé à rassembler et traduire toute l'oeuvre de Stéphane Hessel. Chose étonnante : en Macédoine et en Albanie, des maisons d'édition se sont créées à seule fin de diffuser l'ouvrage.

A. B.-M.

© Le Monde

Où vont les droits d'auteur ?




Avant même le succès d'Indignez-vous ! Stéphane Hessel avait souhaité ne pas toucher de droits d'auteur sur son livret, vendu 3 euros en France. " La notion de droit d'auteur a été dissoute, précise Jean-Pierre Barou, fondateur de la maison d'édition Indigène, ce qui permet de distribuer de l'argent, sous forme de mécénat. " Mais suivant les voeux du diplomate, Indigène éditions a procédé à des dons en faveur de plusieurs organisations : 115 000 euros sont allés au Tribunal Russell sur la Palestine, un tribunal d'opinion fondé en 2009 et chargé de promouvoir la paix et la justice au Proche-Orient. Parmi les autres organismes bénéficiaires, figure le Collegium international éthique, scientifique et politique, une association fondée en 2002 par Milan Kucan, alors président de la Slovénie, et Michel Rocard, ancien premier ministre, dont Stéphane Hessel est vice-président. Cette association installée en France a reçu 30 000 euros. Un don de 5 000 euros a aussi été accordé à l'association Citoyens résistants d'hier et d'aujourd'hui (CRHA), née des rassemblements citoyens dans le maquis des Glières de 2007 et 2008 et qui est parrainée par l'ancien ambassadeur.

A. B.-M.

© Le Monde

Publié dans Actualités

Commenter cet article